The Brief Wondrous
Life of Oscar Wao (2007)
Certes ce livre a pour lui qu’il se lit jusqu’au bout mais il s’agit d’une lecture agaçante et ses aspects positifs que nous tenterons de faire ressortir en conclusion nous semblent fort réduits.
On se dit que le goût moderne est fort perverti et que le sens critique des lettrés américains s’est vraiment
dégradé puisqu’on a attribué à ce livre le prestigieux Prix Pulitzer. D’autres auront le sentiment d’être face à un livre raté, en tout cas très imparfait, tant il est décousu et semble être à
l’état d’ébauche. L’auteur a révélé qu’il avait souffert pendant onze années à l’écrire. Mais ce n’est pas un gage de réussite et le point final semble avoir été mis trop tôt à un livre qui peut
paraître inachevé.
Sa lecture est entravée par la complexité du dignus est intrare requis, tant pour les thèmes que pour la langue. Pour apprécier pleinement ce livre il faut être féru de science-fiction car non seulement elle est présente dans le récit (car c’est la passion d’Oscar Wao), mais elle prend aussi sa place dans les notes avec des citations. Il faut également posséder une culture hispano-américaine (et particulièrement dominicaine) pour comprendre les allusions culturelles ou sociologiques ainsi que le langage utilisé. Une maîtrise de l’espagnol, du verlan et de l’argot à la mode n’est pas inutile non plus. L’abondance des termes espagnols surprend, certes, ils sont parfois « dans le texte », mais d’où viennent les autres ? Peut-être du « spanglish » utilisé par l’auteur. D’une manière générale un lexique en fin d’ouvrage n’aurait pas été superflu. L’éditeur français de Los Boys, du même auteur en a d’ailleurs placé un en fin d’ouvrage.
D’autre part il y a des incertitudes quant au sujet de ce livre, qui rend sa lecture déroutante.
Il est fondé sur un malentendu. Ce n’est pas un livre sur Oscar Wao, c’est un livre sur Rafael Leonidas
Trujillo, le dictateur dominicain (au pouvoir de 1930 à 1961). En arrière-plan il y a comme une volonté de porter une critique des gouvernements dominicains (et cubains), et cela semble tenir du
ressentiment puisque, à propos de Balaguer, un héritier de Trujillo, vieillard disparu depuis des années, l’auteur tient à avouer son désir de lui « pisser à la raie ».
Oscar n’apparaît que très artificiellement au milieu des évocations trujillistes. L’auteur part du présupposé
qu’il s’adresse aux lecteurs occidentaux qui « ont loupé leurs deux secondes d’histoire dominicaine ». Il veut à tout prix informer sur son pays d’origine, mais quand on a lu La
fête du bouc de Mario Vargas Llosa et Au temps des papillons de Julia Alvarez qui sont des romans délibérément historiques ( oeuvres que J. Diaz cite deux ou trois fois et avec
lesquels il semble vouloir rivaliser dans ses notes historiques), on ne se passionne pas pour La brève et merveilleuse vie d’Oscar Wao, Prix Pulitzer ou pas.
Oscar Wao, censé être le héros (éponyme de surcroît) du livre se fait voler la vedette non seulement par le personnage historique de Trujillo, évoqué aussi bien dans le texte que dans les notes
mais par d’autres protagonistes comme Beli, Abélard ou le Ganster, A cause de ces dérives qui déséquilibrent le roman, la trame du destin d’Oscar Wao n’est pas mise en évidence et la description
de sa psychologie manque, sinon de consistance, du moins de continuité.
Un autre personnage du roman est censé être le fuku (la malédiction, le mauvais sort). Mais, autre
déception, ce thème n’est pas traité de manière convaincante. Brillamment présenté dans le prologue, il est à peine effleuré dans la suite du récit pour ne réapparaître (et brièvement encore) que
70 pages avant la fin.
Pour finir, défaut majeur, ce roman est gâté à l’évidence par l’abus des notes et des digressions dont on cherche en vain les fonctions esthétiques et artistiques (« Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire » disait l’autre avec raison). Elles sont trop nombreuses, trop longues et tuent le rythme du récit.
Elles répondent d’abord à cette obsession de Trujillo (sa personne, ses faits et gestes, son fils, le
massacre de 1937, son assassinat, la répression, les prisons, les tortures, Balaguer). L’obsession est telle que l’anti-trujillisme quitte les notes pour constituer un chapitre de 42 pages (V.
« Pauvre Abélard »).
Toute l’histoire dominicaine y passe. Il y a celle de Trujillo ou Balaguer, mais aussi celle de Maria Montez,
et l’auteur remonte jusqu’au XVIème siècle avec Anacaona, Hatuey, etc. Cela pouvait ravir des Américains ignorants de cette histoire, mais cela agace le lecteur caribéen.
Le vrai vice de ces notes est en fait de relever du bavardage inutile (« Cela me rappelle… », « Je pourrais vous raconter mille histoires… »), sans compter les confidences autobiographiques (« J’ai vécu à Santo Domingo jusqu’à l’âge de neuf ans… »). On cherche le rapport avec le sujet. D’ailleurs l’auteur avoue lui-même, à propos de tel personnage évoqué en note, qu’il « ne joue pas un rôle essentiel » dans son histoire. Et que dire des confidences d’écrivain qui prennent place dans ce bavardage : rien de plus agaçant que ces auteurs qui vous font part de leurs problèmes d’écriture (p. 109, p.124, etc.) Le lecteur n’en a rien à faire et n’attend qu’une œuvre achevée, sans explications, l’auteur ayant réglé tout seul ses problèmes. Rien de plus agaçant que ces écrivains qui veulent vous montrer comment ils font leur cuisine au lieu de vous servir simplement le plat préparé. On voit bien que J. Diaz est professeur de « creative writing », c’est de la déformation professionnelle.
Voisines de ces interventions de l’auteur sont les adresses au lecteur et l’emploi du Je. Celui du
prologue s’accepte tout naturellement, mais il disparaît ensuite pour revenir en force dans les derniers chapitres ; et là, ces procédés ordinairement légitimes désarçonnent.
On pourrait absoudre ce roman de J. Diaz de toutes les caractéristiques que nous avons considérés comme des défauts en admettant que la justification de ce livre est peut-être de répondre à l’intention d’être baroque, mais même une fresque baroque doit présenter une rigueur et une harmonie.
Pourtant malgré des moments de possible agacement, ce livre se lit jusqu’au bout et avec un certain intérêt. Certes, le message peut paraître un peu court : Oscar est un martyr de l’amour, il a réalisé sa vie (« merveilleuse » ?) parce qu’il s’est obstiné dans son rêve d’être un écrivain de science-fiction et parce qu’il a finalement connu le sexe.
Mais il faut avouer que ce livre a des passages prenants. Surtout dans le fait (et c’est ici que J. Diaz a
maîtrisé l’art du suspense) que de nombreux personnages (Beli, Abelard, La Inca, Oscar lui-même) réagissent aux menaces (quand ils le font) avec une lenteur incroyable (on pense à la fin de
Cecilia Valdés du Cubain C.Villaverde).
Oscar en particulier est extraordinairement têtu, sinon obtus, imperméable aux conseils de la raison, et même
aux leçons de l’expérience. En cela on peut lui trouver une grandeur romanesque : c’est un personnage tragique en fait. (Paris. Ed.Plon. 2009. 294 p.)
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