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ASCODELA
GUADELOUPE - MARTINIQUE
Ce petit roman est intitulé « récit », sans doute à cause de la
simplicité du canevas : un vieil ouvrier agricole d’origine indienne se promène un après-midi dans le domaine de l’habitation sucrière, aujourd’hui abandonnée, où il a jadis travaillé et
s’abandonne à ses souvenirs ; au crépuscule il meurt, renversé par un camion. Récit sans doute aussi à cause du contenu de ce livre : le rappel du passé, de la vie sur la
plantation.
Le monde de l’habitation est donc reconstitué à travers les souvenirs du vieil Indien et la mort finale du
personnage signifie que cette époque est révolue et que ces réalités sont oubliées, disparues avec le vieil homme dont on n’a fait aucun cas (« ce n’est qu’un coolie » pensent les
chauffards homicides). Mais le caractère tragique de cette disparition souligne combien cet oubli du passé nous est dommageable.
Il faut demeurer attentif au message de ce petit livre parce que l’auteur, comme son personnage, est
d’origine indienne. Il ne manque donc pas de présenter les travailleurs indiens, leurs coutumes, leurs croyances, leurs qualités particulières, les préjugés dont ils étaient victimes, leur désir
d’échapper eux aussi, tout comme les Noirs, à l’attachement servile du travail dans les champs de canne et à l’usine.
En réalité cette nécessaire présentation est très discrète. Dans l’évocation du monde des travailleurs des
plantations sucrières l’auteur a vu surtout une occasion de rappeler la composante indienne dans la population et dans la culture martiniquaise. D’ailleurs il présente assez clairement
l’habitation comme une image réduite de l’île où a commencé à se forger, dans la douleur et la violence, mais aussi dans la nécessaire rencontre des hommes, la société martiniquaise. Il veut en
offrir une vision féconde et optimiste : « Par delà les injures…il existait un point de rencontre…où l’on évitait de ranimer rancœur et récriminations pour ne rechercher que la possible
entente » ; ou encore : « Alors … s’opérait une métamorphose : une humanité nouvelle naissait : Blancs, Nègres, Indiens, devenaient des hommes affranchis de
leurs préjugés respectifs ». Vision trop généreuse peut-être, mais forte et féconde.
Rien cependant ne semble oublié des réalités concrètes de cette vie sur l’habitation ; Josaphat en
décrit tous les acteurs : le béké, sa femme, ses enfants, légitimes ou bâtards, les géreurs arrogants et méfiants, les ouvriers hostiles et insoumis, et jusqu’aux exclus qui ont sombré dans
l’ivrognerie et les petits « djobs ». Il en décrit les activités, il en raconte les mœurs, il en rappelle la décadence.
Toutes ces informations nous sont livrées par bribes, au hasard des anecdotes, des scènes et des images qui reviennent en mémoire à Josaphat le vieil homme : souvenirs des affrontements des
grèves, rappel de la folie homicide fratricide du travailleur qui se décharge ainsi, les soirs d’alcool, de son agressivité et de son humiliation trop longtemps refoulées, de l’abandon aux
pratiques nocturnes de la magie, censées apporter le pouvoir et la fortune. Et tous ces souvenirs de l’existence difficile et dangereuse (la menace des serpents) des ouvriers agricoles ainsi que
des mœurs de l’habitation prennent peu à peu l’allure d’un patient réquisitoire sur le mal vivre du petit peuple. On sait gré à l’auteur, dont certaines notations paraissent vraies et vivantes,
de cette richesse d’informations, révélations souvent inédites sur la vie et les gens d’autrefois.
On partage avec l’auteur l’idée que cette connaissance du passé, trop souvent occulté, nous est salutaire,
voire vitale, comme l’exprime cette belle formule de Josaphat : « Etre en vie parce que rivé à son passé ». Mais l’auteur sait combien le public reste peu disposé à entreprendre
cette quête. C’est peut-être la signification du symbole du canal que remonte Josaphat au cours de sa promenade : il indique une ligne conductrice, mais il est asséché et il pue. Il est plus
confortable de déclarer que le passé est mort et que son souvenir est embarrassant.
Pourtant l’auteur nous convie à nous tourner vers ce passé : peut-être n’est-il pas si horrible qu’on le
croit. Les horreurs connues n’ont-elles pas été grossies et généralisées ? Ne convient-il pas de rechercher les aspects de ce passé dont on pourrait faire une utilisation positive ? Là
encore, la pensée de l’auteur demeure forte et féconde, même si on hésite à le suivre dans les exemples-arguments qu’il propose. Peut-être, avance-t-il, le maître blanc a-t-il fini par apprécier
la féminité des négresses qu’il violait (« entrevoir en elles d’autres aptitudes féminines ») ?. Et peut-être que les négresses violées avaient-elles apprécié d’être aimées
(« métamorphosées en amantes dès lors que le désir de l’homme blanc était parvenu à ranimer en elles des sensations et des émotions que le fouet ou le tisonnier avaient
annihilées ») ? L’histoire témoigne en effet de l’authenticité de ces cas, relations véritables que l’auteur, dans son souci de vérité, met cependant en parallèle avec l’autre réalité
des viols demeurés actes furtifs d’une brutalité criminelle.
C’est ainsi qu’en une centaine de pages l’auteur parvient à reconstituer l’essentiel d’un monde disparu et à
provoquer d’utiles réflexions.
Son livre répond à une conception très libre voire assez floue de la composition : en une suite de
courts chapitres se mêlent le récit du narrateur, les souvenirs d’enfance de Josaphat, ses méditations sur ses propres rêves, ses moments de rêveries, voire des passages de contes ou de récits
surnaturels. C’est ainsi que s’explique le terme « dérive » du titre car les pensées de Josaphat se développent de manière involontaire, désordonnée et imprévue ; obscure parfois,
car la délimitation n’est pas toujours très marquée entre réalité, passé et mythe. Ce mot « dérive » renvoie aussi au terme créole « drive » qui signifie « promenade,
errance sans but », ce qui est très précisément l’occupation de Josaphat.
D’un style et d’un vocabulaire recherchés, le roman de Michel PONNAMAH se déploie en phrases assez longues,
qui n’atteignent pas toujours l’harmonie souhaitée. Mais sa lecture demeure agréable à cause des images tirées de l’observation des choses de la campagne et des paysages. Etonnamment nouvelles
(« son parler paraissait feutré et délicat. On aurait dit la consommation d’un carreau de fruit à pain huilé dans une assiette de porcelaine »), elles sont souvent tirées du terroir
(« leurs voix se gorgeaient d’eau telles des christophines d’hivernage »).
On lira donc Dérive de Josaphat pour son parti pris de revenir sur ce passé proche de la
vie des habitations, sa vision apaisée de l’histoire et son plaidoyer pour le rapprochement des
races, plaidoyer qui demeure conscient des obstacles.
Notons que ce petit ouvrage intéressant et original fait l’objet d’une édition quelque peu négligée (et la
faute n’en incombe pas à l’auteur), le texte présentant d’assez nombreuses coquilles, ou plus exactement des erreurs de saisie non corrigées avant l’impression. (Paris. L’Harmattan. 1991. 109
pages)
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