Bertène JUMINER (GUYANE/1927-2003)

Publié le par Association ASCODELA

Enregistrer0068photo B.JuminerNé à Cayenne (Guyane) le 6 août 1927, Bertène Juminer était de père guyanais et de mère guadeloupéenne. Il fit ses études primaires (en Basse-Terre) et secondaires (Lycée Carnot de Pointe-à-Pitre) en Guadeloupe et ses études supérieures de médecine en France (à Montpellier où il se forme également sur le plan idéologique). Il exerça la médecine en Guyane à partir de 1956. Devant les réalités coloniales (clivages sociaux, racisme, sous-développement, exploitation économique, inertie administrative), il se convainc de la nécessité d’un engagement politique et culturel et de la recherche, en dehors de l’assimilation, de valeurs authentiques. En 1958 il exerce en Tunisie, notamment comme médecin-chef du laboratoire de l’Institut Pasteur de Tunis. Agrégé de médecine en 1965, il devient professeur de parasitologie en Iran (faculté de médecine de Mécheb), puis à Dakar en 1967. C’est en Afrique que mûrit sa réflexion sur les problèmes politiques, culturels et économiques du Tiers-Monde et des Antilles-Guyane françaises. Il a alors quarante ans. Dans les années 60 notamment il milita pour une évolution politique des Départements Français d’Amérique vers l’autonomie. Bertène Juminer fut encore professeur de médecine à l’Université de Picardie à Amiens avant d’occuper en Martinique les fonctions de recteur de l’Académie des Antilles-Guyane de 1982 à 1987. Il s’intéressera aux problèmes de l’enseignement du créole. Chancelier de l’Université des Antilles-Guyane, il enseigne au Centre Hospitalier Universitaire de Guadeloupe. Il occupera d’autres postes administratifs plutôt honorifiques tant en Guadeloupe qu’en Guyane.

 

En dehors de nombreux articles scientifiques, Bertène Juminer est l’auteur de cinq romans et de nouvelles inédites. Une pièce de théâtre (L’archiduc sort de l’ombre) a été tirée de son roman La revanche de Bozambo.

 

Ami de Frantz Fanon, rencontré en 1958, il pratiqua une littérature engagée, selon laquelle l’écrivain doit tenir le rôle d’un éveilleur de conscience et contribuer à la construction d’une personnalité antillo-guyanaise. Dans ses romans il a voulu décrire le drame de l’Antillo-guyanais à la fois nègre par ses origines et européen par sa culture, ne pouvant se faire reconnaître par aucune communauté, ni noire, ni blanche. Il défend l’idée d’une gestion apaisée des rapports interraciaux et il prône une affirmation d’une personnalité antillo-guyanaise tout comme la prise en mains, par les populations des DFA, de leur destin.

 

Tour à tour il évoque les Antilles-Guyane comme terre d’aliénation, de sous-développement et de médiocrité (Les bâtards), le problème de la violence dans le combat politique et la difficulté des rapports interraciaux (Au seuil d’un nouveau cri),

 

Les faux-semblants des justifications idéologiques du colonialisme (La revanche de Bozambo) et les conséquence morales, culturelles et sociales de la décolonisation (Les héritiers de la presque’île). Son dernier roman, La fraction de seconde, présente une forte connotation autobiographique.

 

Il est mort  le 26 mars 2003 en Guadeloupe, à Trois-Rivières, où il passa une partie de son enfance,


Bibliographie romanesque

 

ROMANS

-   Les bâtards (Paris. Présence Africaine. 1961. 207 p.)
-   Au seuil d’un nouveau cri (Paris. Présence Africaine.1963. 285 p.)
-   La revanche de Bozambo (Paris. Présence Africaine.1968. 178 p.)
-   Les héritiers de la presque’île (Paris. Présence Africaine. 1979. 222 p.)
-   La fraction de seconde (Paris. Ed. Caribéennes. 1990. 244 p.)

*  une de ses nouvelles (Résistant) a été publiée (en français) dans une anthologie américaine en 1996

 

TRADUCTIONS

Anglais
-     The Bastards (Les bâtards) (USA. Charlottesville.University Press of Virginia. 1989. 239 p.)
-     Bozambo’s Revenge (La revanche deBozambo) (Washnigton D.C. Three Continents Press.1976. 117 p.)(London. Longman. 1980. 117 p.)

 

.......................................................................................................................................................................................................................

 

0041 couvert. La fraction de secondeLa fraction de seconde. Bertène JUMINER  (1990) GUYANE

 

Le cinquième roman de Bertène Juminer est divisé en quatre parties : « Résurgences » (p.p. 9 à 44) , « Palabre » (pp. 45 à 148), « Ephémérides (pp. 149 à 238) et « Vigie » (pp. 239 à 244). La première, divisée en quatre sections, annonce la couleur : le livre sera une sorte de « cahier d’un retour au pays natal ». Les deux suivantes nous plongent dans le passé de l’homme antillais à la recherche de son histoire dont les Anciens ont fixé la trace dans les légendes et les croyances que d’aucuns qualifieraient de naïves. Beaucoup plus courte est la dernière qui ramène le lecteur dans un présent fugitif où errent des fantômes qui ne s’y reconnaissent plus.

 

Le narrateur cède souvent la place au personnage central. Juste avant de mourir celui-ci revit en « l’espace d’un cillement » les moments essentiels de son existence. Par moments essentiels il faut entendre ceux qui ont fait de lui l’homme que la société identifie comme  le juge Hermann Florentin. Ce retour en arrière démarre au moment de son départ à la retraite. Au cocktail offert pour l’occasion, un orateur retrace, suivant l’idéologie paternaliste du pouvoir métropolitain, la carrière de l’home de loi. Emporté par sa fougue de panégyriste, il invente avec candeur une enfance franchement insipide au héros du jour. Enfance trop conforme au profil du magistrat austère. Celui-ci réagit en rectifiant mentalement les erreurs débitées de bonne foi par son collègue. Alors apparaît l’image - familière depuis La rue Cases-Nègres de Zobel  - d’une enfance antillaise pauvre et heureuse, car doublement enchantée par les plaisirs simples pleinement goûtés à l’ombre d’une nature luxuriante et dans la douceur parfois acidulée du cocon familial sous le regard bienveillant d’une grand-mère vigilante.

 

Le va-et-vient entre les propos de l’orateur - qui se gargarise de son roman - et l’évocation nostalgique d’Hermann Florentin domine la première partie. Mais dès le début de la seconde, celui-ci oublie complètement celui-là pour récréer et revivre ce temps d’enfance, cet Eden que les soucis de la vie d’adulte ne lui permettaient pas de réintégrer : rien de commun en effet entre le juge compassé et la vie insouciante du petit campagnard de Trois-Rivières qui, pour le village, était Ti-Mann. Fils naturel de parents absents, élevé par Man Ya, sa grand-mère, avec ses cousins, cet enfant-roi turbulent comme tous les « ti-bann » de son âge, ne promettait pas du tout de devenir l’incarnation de la loi.

Cette incursion dans le monde rural guadeloupéen du début du siècle permet à l’auteur de mettre en évidence la filiation entre l’histoire africaine d’avant la conquête européenne et celle des Antilles. Les souvenirs des contes de Man Ya mêlés aux lectures de l’intellectuel en quête de sa négritude se muent, dans les deux premiers chapitres de la deuxième partie, en la saga d’Agatimé, l’aïeule légendaire, amazone déchue depuis l’Afrique où, enrôlée dans une armée ennemie, elle participe à la conquête et à la destruction de son propre pays. Admise ensuite pour une nuit dans la couche du roi vainqueur, elle sera immédiatement après déportée puis vendue, morte, puis ressuscitée dans la couche du colon - son nouveau roi - qui l’a achetée et qui, lui-même jadis bercé par une esclave yoruba, élèvera sa captive à la dignité de co-épouse. Cette généalogie féminine, pèlerinage aux lieux de la mère, rappelle étrangement celle de Simone Schwarz-Bart dans Pluie et vent sur Télumée-Miracle en même temps qu’elle semble inspirée de la fresque haute en couleurs du Doguicimi de Paul Hazoumé. Mais ce qui retient le plus l’attention du mourant, ce sont les travaux et les jours de la population au sein de laquelle, émerveillé, il découvrait chaque jour le monde qui était le sien,  et dont, sans qu’il s’en aperçoive, l’école l’éloignait lentement.

 

L’évocation s’arrête à la lisière de l’adolescence. Quelques flashes sur la carrière du fonctionnaire colonial en Afrique et du magistrat en métropole ne font que souligner ce sentiment d’exil qui taraudait le personnage durant toutes ces années où sa rectitude, son austérité, sa réserve n’étaient en somme que des masques pour cacher la blessure de la partie de l’enfance. La solitude consentie de son célibat n’était en somme que le reflet d’une solitude plus profonde causée par la perte de Man Ya, la mère absente qui pourtant n’a cessé de l’habiter.

 

Nombreux sont les clins d’œil invitant le lecteur à vadrouiller à travers la littérature, celle des Antilles françaises en particulier. Deux grandes figures hantent cette œuvre. La première est celle de Saint-John-Perse dont les versets, placés en épigraphes au début de chaque partie et de chaque chapitre, deviennent autant de clés ouvrant  les portes d’une mémoire transfigurée par l’imagination. Ceci n’est pas étonnant lorsqu’il s’agit d’évoquer l’euphorie de l’enfance antillaise. Néanmoins, le monde plébéien qui nous est présenté ici donne à penser que le romancier a sans doute voulu rappeler à sa manière que, quel que soit le milieu social, les âmes candides vivent leur bonheur avec la même intensité. Par ailleurs, à travers ce roman, l’on pourrait deviner en filigrane un essai sur René Maran. Guyanais comme Bertène Juminer, élevé d’abord à la Martinique, puis en France avant de devenir fonctionnaire colonial en Afrique, ce contemporain du poète guadeloupéen a produit une œuvre qui tourne autour de deux axes : la solitude de l’homme qui refuse les clivages ethniques (Un homme pareil aux autres) et la nostalgie de l’enfance insouciante (La maison du bonheur). On pourrait parler encore d’autobiographie romancée quand on pense que l’auteur lui aussi a grandi à la Guadeloupe, puis, en tant que médecin, a travaillé en France et dans divers pays d’Afrique avant de retourner chez lui. (Paris. Editions Caribéennes. 199O. 246 p.)

 

Alix  Emera

Publié dans ascodela

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article