Joseph ZOBEL (MARTINIQUE:1915-2006)

Publié le par Association ASCODELA

Enregistrer0061 photo J.ZobelPetit-fils d’une coupeuse de cannes illettrée, il est né dans un milieu modeste (son père était chauffeur de maître et sa mère couturière) le 26 avril 1915 près de Rivière-Salée en Martinique. Il sera élevé par sa grand-mère, ouvrière agricole sur une plantation sucrière. Grâce aux sacrifices de sa mère et de sa grand-mère  et à l’obtention d’une petite bourse, il put faire des études secondaires au Lycée Schœlcher à Fort-de-France. Il travailla d’abord comme rédacteur publicitaire, puis occupa divers postes : secrétaire-comptable aux Ponts et Chaussées (1937, poste qui lui permettra d‘être au contact du petit peuple des pêcheurs), surveillant d’externat au Lycée Schoelcher puis répétiteur (1938), et, à la Libération, attaché de presse au cabinet du nouveau gouverneur gaulliste de l’île.

 

Le manque de moyens, l’impossibilité d’obtenir une bourse pour les Beaux-Arts le détournent de sa première ambition qui était de devenir sculpteur et décorateur. Il se tourne vers l’écriture, publiant des contes et des nouvelles dans un petit journal local, « Le Sportif ». Encouragé par Aimé Césaire, alors professeur de Lettres au Lycée Schoelcher, il écrit un roman. Ce sera Diab’la en 1940. C’est l’histoire d’un ouvrier agricole qui, ayant refusé la servitude des champs de cannes, gagne sa liberté, sa dignité et son bonheur par le travail de sa propre terre. Mais l’ouvrage, jugé subversif, ne reçoit pas l’autorisation de paraître. Il ne sera publié en Martinique (Imprimerie Officielle) qu’en 1945 avant d’être réédité en France.

 

Après avoir fait publier en Martinique un roman (Les jours immobiles) et le recueil de ses nouvelles parues dans la presse (Le laghia de la mort), il obtient un congé administratif (il est alors secrétaire du proviseur du Lycée Schoelcher) et part en France en 1946. Il a alors 31 ans.

 

A Paris il suivra suivra des cours d’ethnologie et d’art dramatique et obtiendra un certificat de Lettres à la Sorbonne. Il s’établira quelques années à Fontainebleau où  il sera professeur-adjoint puis surveillant-général au Lycée François 1er de la ville.

 

Il aura des occasions de découvrir la France rurale de différentes provinces.

 

Son troisième roman, La rue Cases-Nègres, assure sa réputation en obtenant en 1950 le Prix des Lecteurs. A travers l’histoire d’une ascension sociale par l’instruction, c’est la description de la société post-esclavagiste (des plantations en particulier) des années 30.

 

Il  publiera des poèmes dansdes journaux et des revues, ouvrira un cours de diction et de déclamation, enregistrera ses poèmes sur disque. Titulaire d’un diplôme d’acteur de radio, il interviendra dans plusieurs pièces radiophoniques et militera pour l’introduction de la poésie à la radio .

 

Il ne participera pas directement à l’effervescence autour de la culture et de la littérature négro-africaine (création en 1947 de la revue Présence Africaine, Premier Congrès des Intellectuels et Artistes Noirs à Paris en 1956)

 

C’est une époque où il voyage, donnant des récitals de poésie (consacrés en particulier à des poètes noirs contemporains) et des conférences en France, en Suisse et en Italie.

 

En novembre 1957, il part au Sénégal (il est alors marié et père de trois enfants) où il est chargé de créer le collège de Ziguinchor, en Casamance. Il sera ensuite surveillant-général au Lycée Van Vollenhoven de Dakar, puis chargé des émissions culturelles et artistiques à Radio-Dakar. On le verra ensuite animer un cours du soir de littérature et de diction pour les instituteurs. En 1961 il participe à la réorganisation de l’Ecole des Arts et en 1962 il devient Conseiller Culturel à Radio-Dakar. Il contribuera également à la création des services culturels  sénégalais qu’il dirigera par la suite.

 

Toujours curieux de création artistique, Joseph Zobel, alors qu’il résidait encore au Sénégal est allé au Japon se former à l’art floral de l’ikebana. En 1965 il publie une plaquette de poésie (Incantation pour un retour au pays natal). Il sera aussi directeur de collection (« Ecrivains du Monde Noir ») à Présence Africaine.

 

L’âge de la retraite venu, Joseph Zobel s’installa en 1974 dans un mas des Cévennes dans le Gard où il se livra avec un de ses fils à sa passion des arts plastiques, de la poterie, de la céramique et de l’ikebana. Parallèlement il réécrivit et fit paraître sous de nouveaux titres certaines de ses œuvres. Il publiera aussi deux nouveaux recueils de nouvelles et trois recueils de poésie (dont un livre d’art).

 

Joseph Zobel est considéré comme le plus grand écrivain régionaliste de son époque.

 

Il a décrit sans exotisme, de manière sereine et sensible le petit peuple martiniquais sans chercher à le glorifier ni à exalter la race noire. Son style sobre influencé par l’oralité reste au service de cette intention. Plus généralement, tous les autres thèmes qu’il aborde le sont avec cette même sincérité.

 

Il est mort à Alès dans le Gard le 17 juin 2006. Il avait 91 ans


Bibliographie romanesque

ROMANS

-   Diab’la  (Fort-de-France. Imprimerie Officielle. 1945.191 p.)(Paris Bellenand.1946) (Paris. Nouvelles Editions Latines. 1947.1974.1975.1984.1989. 174 p.)
-   Les  jours immobiles (Fort-de-France. Imprimerie Officielle.1946. 216 p.) (Liechtenstein. Nendlen. Kraus Reprint. 1969)
-   La rue Cases-Nègres (Paris. Ed.Froissart. 1950. 314 p.)(Paris. Les Quatre Jeudis.1955. 240 p.) (Paris. Présence Africaine. 1974. 1983. 311 p.)
-   La fête à Paris (Paris. La Table Ronde. 1953. 256 p.) ( Liechtenstein. Nendlen.Krauss Reprint. 1970. 256 p. Edition en fac-similé de l’édition précédente)
-   Le journal de Samba Boy (Paris. Maspero. s.d.)
-   Les mains pleines d’oiseaux (Paris. Nouvelles Editions Latines. 1978. 157 p. Edition révisée de « Les Jours immobiles« )
-   Quand la neige aura fondu (Paris. Editions Caribéennes. 1979. 146 p. Edition révisée de « La fête à Paris »)
 
NOUVELLES

-    Laghia de la mort (Fort-de-France. Imprimerie Bezaudin. 1946. 103 p.) (Présence Africaine. 1978. 1996. 111 p.)
-    Le soleil partagé (Paris. Présence Africaine. 1964. 208 p.)
-   Et si la mer n’était pas bleue (Paris. Ed.Caribéennes. 1982. 88 p.)
-   Mas Badara  (Paris. Nouvelles Editions Latines. 1983. 152 p.)
-   Gertal et autres nouvelles (Matoury. Ed. Ibis Rouge. 160 p. 2002)


TRADUCTIONS

Anglais
-   Black Shack Alley (La rue Cases-Nègres) (London. Heinemann. 1980. 182 p.) (Washington. D.C. Three Continents Press. 1980. 185 p.)

 

Néerlandais
-    Negerhuttenweg (La rue Cases-Nègres) (Baarn. Ambo. 220 p.)

 

Italien
-   Via delle campane negre (La rue Cases-Nègres) (Milano. Jaca Book. 1983. 247 p.)

 

 

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0042couvert. Diab laDiab’la. Joseph ZOBEL  (1945)

MARTINIQUE


L’intrigue de ce roman au titre en créole est des plus minces : un homme arrive dans le village de pêcheurs du Diamant (dans le sud de la Martinique) en déclarant avoir tourné le dos au travail dans les champs de cannes à sucre et vouloir cultiver la terre dans la région. Les villageois considèrent cette entreprise comme étant quasiment utopique, car la terre est, au su de tout le monde, fort ingrate en cet endroit.

 

Pourtant, l’étranger, qui a choisi une compagne dès son arrivée, va parvenir à tirer des récoltes appréciables de cette terre difficile et à s’intégrer peu à peu à la communauté villageoise. Il savourera avec ses nouveaux amis la satisfaction d’avoir réussi son impossible pari et ouvert ainsi une porte sur un avenir plein d’espoir.

 

Ce canevas idéal est celui d’un conte comme le signale d’ailleurs le prologue avec ses interjection rituelles: « Cric! Crac! ». Nous sommes confrontés le plus naturellement du monde au merveilleux, car Diab’la est sorcier, « fort de ses procédés de magie ancestrale » qui lui permettent de neutraliser ses ennemis. L’idéalisme du récit, son ouverture sur une radieuse « aube nouvelle », tout comme le symbolisme très appuyé des personnages (ainsi Captain’la: « Fichtre! Vous avez l’air d’être à la terre ce que j’étais à la mer! », ou Diab’la lui-même: « Je sens comme si je suis un peuple, tout un peuple! ») contribuent également à faire de ce récit une parabole qui propose non pas le visage d’une Martinique future (existe-t-il encore des paysans martiniquais?) mais une attitude morale à adopter.

 

Cet aspect de conte ou de parabole n’empêche pas que le détail de l’œuvre appartienne au registre réaliste car un des plaisirs que procure la lecture de ce petit roman est de nous restituer avec vérité les différents traits d’une atmosphère martiniquaise authentique: les portraits, le parler, la gestuelle, le décor, les aspects les plus infimes de la réalité quotidienne du peuple en ces années 40. L’auteur possède l’art de noter les détails qui donnent à voir (tels ces « quatre petits visages noirs  aux joues cirées de jus de fruits » ou comme cette image si belle - il faut l’avoir vécue soi-même pour l’apprécier pleinement  : « C’est quand j’ai levé la nasse que c’était beau. J’aurais aimé les apporter tels, tout dansant dans la toile métallique, avec du soleil sur les écailles! »).

 

Cette vérité de la description contribue à rendre émouvant ce qui devient pour nous, en ce troisième millénaire, une reconstitution ethnologique des plus précieuses, l’auteur évoquant des personnages pittoresques (comme Ti-Jeanne) ainsi que des comportements aujourd’hui disparus, du phonographe public de Man Sonson (mais nos automobilistes adorent installer dans leur voiture un « tuning » qu’ils font brailler pour en faire bénéficier toute la rue) à la consommation du « trempage » fortement épicé (mais qu’on trouve encore dans quelques soirées bourgeoises se piquant d’affirmation identitaire), en passant par les bals du bouquet, l’arrivée de l’autocar de la « postale », les réunions à l’unique « débit de la régie » ou les coups de main pour construire une case ou désherber un terrain.

 

Certaines de ces coutumes sont réintroduites par Diab’la lui-même, le héros étranger. Et c’est là que se situe la portée réelle de ce petit  roman de J. Zobel. Les paroles et le comportement de Diab’la véhiculent tout le message moral de l’auteur. On a parlé de la faiblesse idéologique de cette œuvre qui ne contient effectivement aucun des discours du Manuel de Jacques Roumain sur les vertus de la « huelga », de l’union syndicale, de l’instruction ou du grand coumbite des travailleurs de la terre. Il arrive pourtant à l’auteur de laisser échapper une de ces formules explicites (« si un beau jour tous les Nègres du monde voulaient se donner un coup de main comme ça, les uns aux autres »), mais elles paraissent artificielles et mièvres face au message concret de l’auteur, quand ses intentions sont exprimées au cœur même des scènes ou au détour d’une forte parole. La censure du régime vichyssois le comprit bien, qui refusa l’autorisation de publier de l’ouvrage.

 

Ce roman de J.Zobel est un appel à la conscience des Martiniquais, dont il critique indirectement les tares et auxquels il délivre le message essentiel du travail qui rend libre et qui régénère.

 

Contre l’indifférence envers la terre, voire le mépris des travaux agricoles hérités de l’esclavage, il va chanter le nécessaire amour du sol natal (« Cé pas ainsi que je voulais aimer la terre » dit Diab’la, parlant du travail quasi forcé et mal rémunéré dans les plantations sucrières), contre le doute, le héros répond par l’action et par le concret de ses récoltes. Contre la méfiance et la jalousie (« lui-même en était encore à s’étonner qu’il  n’eût pas été diffamé…ne fût-ce que par quelques jaloux fainéants ») qui conduisent à un individualisme stérile, il décrit l’humaine fraternité de ceux qui connaissent le même dénuement, vivent les mêmes souffrances devant les coups du sort (« tout le village lié d’angoisse, stagnant dans une attente frigide, exaspérante ») et partagent aussi les mêmes plaisirs.

 

On voit aussi l’auteur critiquer la tradition endémique des familles matriarcales et matrifocales, aux géniteurs absents, passivement héritée de l’esclavage, tout comme la disharmonie aliénante des relations entre les sexes, puisqu’il fait l’éloge appuyé de la formation du couple (qu’il rend fécond) de ses héros, Diab’la et Fidéline (significativement nommée), champions solidaires des combats futurs (« La première chose à faire…faut commencer par se procurer une vaillante femme…cé de là il faut prendre son départ pour vivre dans le pays…cé une femme qui pilote un homme »). On verra enfin l’auteur dénoncer l’aliénation égoïste de ceux qui accèdent à un savoir (« nos nègres ici se contentent de franchir quelques barrières et de donner le dos aux leurs »), car le savoir simplement ingurgité pervertit plus qu’il ne libère les esprits; c’est un outil qui leur permet de progresser socialement, mais qui les rend insoucieux de leur propre culture.

 

L’existence de toutes ces tares appelle à une profonde remise en question (« Cé pas une lutte à coups de coutelas, cé une lutte contre nous-mêmes »). L’homme nouveau aura les traits de Diab’la, l’étranger de cette parabole. Inspiré par la simple vertu  (« l’âme des mornes ») de ceux qui vivent près de la terre (Frantz Fanon dira la même chose), il porte en lui des exigences indéracinables  (« je suis un nègre né avec la liberté dans le sang! » proclame Captain-la, l’alter ego de Diab’la) et il affirme sa volonté sans autres complexes inhibitifs (« cet homme qui avait tant d’aplomb et de vouloir dans ses paroles »). Il y a quelque chose de guerrier chez ce nouvel homme martiniquais voué à d’inévitables combats. Tout comme le Manuel de J.Roumain, qui apparaît machette au côté et portant guêtres de cuir, le héros de J.Zobel présente à son arrivée un aspect quasi militaire (« il était chaussé de godillots »). Enfin l’énergie de ce combat sera celle d’un légitime révolte : Captain’la l’avoue : ce qui lui a « donné de la trempe », c’est « la colère contre le sort des Nègres ».

 

A cet homme nouveau qu’il appelle de ses voeux, le Martiniquais libre et digne vivant du fruit de son travail, l’auteur propose tout d’abord une sorte de patriotisme charnel :  il s’agit avant tout d’aimer la terre, ou plutôt le pays, car les îles possèdent en réalité une double dimension (« Il y a deux grands champs, la terre et puis la mer »). Cet amour doit se vivre dans la fraternité des habitants, que l’auteur illustre avec la fraternité en action du travail collectif (le « coup de main » martiniquais, tout comme existaient  le « coumbite » haïtien ou le « convoi » guadeloupéen) : « Faut faire en commun tout ce qu’y a à faire », recommande Diab’la). Travailler pour le pays, c‘est fournir des efforts nécessairement gratifiants. Il faut mener une vie où la fatigue que donne le travail soit une belle chose (« cette fatigue-là, cé de la joie qui entre », comparée à la fatigue du prolétaire ou de l’employé, plus stipendié que rémunéré. Et l’auteur n’omet pas de donner à cette humanité insulaire sa nécessaire universalité: « tracer avec les autres hommes un grand chemin…avoir le droit d’y marcher avec les autres ».

 

On aura remarqué que la langue de l’auteur tente de restituer la naturel de l’expression orale et populaire. Parmi les écrivains de son époque, l’auteur est l’un des premiers à donner un statut littéraire au parler créole. C’est une manière de redonner sa dignité à ce personnage du Nègre du  peuple, trop souvent méconnu. Le récit y gagne aussi en authenticité, car cette langue créolisée donne des qualités de justesse et de vérité au texte, aux dialogues en particulier.

 

Les raisons sont donc nombreuses de relire ce conte profond de Diab ‘la  qui possède, ajoutons-le, tout comme Batouala, cette qualité de développer une vision du seul point de vue interne des autochtones, celui des humbles dont on ne s’enquiert jamais des pensées et des jugements tant ils sont loin des villes bruyantes et agitées où l’on s’imagine que se déroule la vraie vie. Le procédé permet à l’auteur de nous présenter la force tranquille du Martiniquais attaché à sa terre, pour que nous en tirions de salutaires leçons  ( Paris. Nouvelles Editions Latines. 1984. 174 p.)

Publié dans ascodela

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