IMGLe grand public antillais, hormis le public haïtien habitué à lire une presse en créole, semble ignorer qu'il existe une littérature contemporaine dans cette langue. Certes les poèmes épars et occasionnels pullulent, et les plus informés savent qu'il existe aussi des pièces de théâtre, voire des essais en créole, mais il y a aussi un corpus de romans et de nouvelles par lequel le contact avec le grand public peut se faire.  Il demeure qu'on regrette la dimension étriquée du lectorat et on n'est pas pas loin de penser que même cette littérature de fiction en créole, faute de lecteurs, n'a aucun avenir.

 

N'entrons pas dans le débat de savoir qui est responsable  (pour ce qu'on fait et surtout qu'on ne fait pas) de cette situation : les gouvernants? l'enseignement? les médias? Les écrivains? les éditeurs? les critiques? les lecteurs?). Sachons que la cause a ses admirables et généreux combattants, souhaitons leur de triompher un jour. “Ba nou tan rivé” comme l'a écrit Georges Mauvois dans Agénor Cacoul.

 

Une solution sera la multiplication des écrits, avec des oeuvres venant rejoindre celles de (dans un injuste ordre alphabétique) : Ina Césaire, Gilbert de Chambertrand, Raphaël Confiant, Auxence Contout, Deyta, Frankétienne,  Maude Heurtelou,  Jeannot Hilaire, Pauris Jean-Baptiste,   Edner Jeanty,  Lucie Julia, Jean Juraver, Marie-Denise Legagneur,  Térez Léotin, Georges-Henri Léotin, Michel Lohier, Luxembourg Mondésir, Félix Morisseau-Leroy,  Madeleine Paillière, Alfred Parépou,  Carrié Paultre, Hector Poullet, Alain Rutil, Elyse Telchid, Sylviane Telchid, Roger Valy-Plaisant, E.W.Védrine, et bien d'autres (pour ne compter que les romanciers, conteurs ou nouvellistes).

 

Le combat pour une littérature en créole remonte en fait à la fin du XIXème siècle.  Semblables aux “phares” qu'évoquait Baudelaire, il y a toujours eu des écrivains pour ranimer la flamme. Surtout en Haïti.

 

Nous voudrions évoquer aujourd'hui un de ces généreux combattants dont l'oeuvre abondante, mais hélas en grande partie inédite (poèmes,  textes de chansons, romans, nouvelles, biographies, manuels, essais, articles), nourrie par une connaissance approfondie de sa langue natale (véritable théoricien de sa langue, n'a-t-il pas écrit une grammaire et un dictionnaire créoles?) n'a pas connu les faveurs de l'édition (encore artisanale en Haïti à son époque) et n'a pas été relayée dans les autres territoires créolophones de la Caraïbe, enfermés dans des diffusions restreintes. Cependant son roman Lanmou pa gin baryè, a fait partie, avec Dézafi de Frankétienne, des événements littéraires de l'année 1975 en Haïti, célébré comme un “Vertières littéraire” par un commentateur enthousiaste.

Le roman de Célestin-Mégie est paru en trois volumes (1975, 1977, 1981).

 

Mal imprimé (encrage insuffisant, mauvais papier), texte mal présenté ( interlignes parfois démesurés, paragraphes de caractères de grosseurs différentes, coquilles, passages fautifs, pages manquantes, erreurs de pagination, accents manquants, tirets superflus),  médiocrement relié, son livre fait peine à voir, quoique la police choisie soit élégante.  Mais seuls les lecteurs aux préjugés imbéciles dédaigneront d'ouvrir ce roman (présenté en trois volumes de 170 à 200 pages) et d'apprécier le génie littéraire qui l'habite, inspiré par l'amour de son pays, de son peuple et de sa culture, animé d'une foi indomptable dans la diffusion future du créole.

 

Dans une postface (en créole) en 4e de couverture, Emile Célestin-Mégie nous donne en effet quelques informations.

 

Dès l'adolescence  il a pensé à écrire un roman en créole. Il était décu que les écrivains haïtiens n'écrivent pas en créole, donnant un soutien efficace à leur langue nationale. Même Justin Lhérisson et Antoine Innocent se contentaient d'introduire quelques phrases dans leurs romans ( “kèk bel ti fraz”), mais qui laissaient cependant le jeune Célestin-Mégie sur sa faim.  Il commence donc par écrire des histoires qu'il recueille dans son entourage. C'est en 1954 (il a trente-deux ans) qu'il décide décrire un vrai roman, ce sera Mahamao (resté inédit : “p'ankò mété deyò”), sur la vie des Amérindiens (on verra que dans Lanmou l'écrivain les considère comme les premiers Haïtiens). En 1962 il entreprend Lanmou pa gin baryè. Il sera le premier surpris par le développement de son histoire et son ami l'éditeur Fardin lui conseille de publier son roman en plusieurs volumes. Le premier tome (“Premyé épok”) est prêt dès 1965, mais il ne paraîtra que dix ans plus tard, en octobre 1975 (peu après le Dézafi de Frankétienne). Cette première partie sera rééditée en 1984, en fac-similé. La “seconde époque” est prête en 1976 et paraîtra l'année suivante. La “ troisième époque”, prête en 1978, ne pourra paraître que trois ans plus tard. Le roman de Célestin -Mégie suit la graphie antérieure à la graphie officielle adoptée le 31 janvier 1981. L'auteur a toujours souhaité la réédition de son roman en un seul volume et dans la graphie officielle GREKA. Ce qui n'a toujours pas été fait depuis trente ans.

 

Ce texte d'Emile Célestin-Mégie étant quasiment introuvable, nous en ferons un résumé assez détaillé, avec de nombreuses citations.

 

L'action se situe principalement en 1930. Sans être un roman picaresque, l'intrigue de Lanmou pa gin baryè nous force à suivre le périple d'un riche commerçant mulâtre, Boukman Milomar, marié à une Portugaise, qui est ulcéré par la trahison de sa fille Jakli-n et son enlèvement par un “sans aveu”, un “bounda chiré” dont il a repoussé les prétentions au mariage au point de l'accueillir à coups de revolver quand il vient un soir, dans sa cour, conter fleurette à sa belle.

Car le jeune Jan Batis Duklo, non seulement est un nègre bon teint (alors que Jakli-n est clairement une mulâtresse), mais il appartient à une famille pauvre qui peut à peine lui payer ses études et il n'a pour lui que d'être un lycéen prometteur. Les jeunes gens s'aiment depuis l'âge de onze ans. Le problème sera résumé plus tard par un personnage : “Yo té rinmin, fanmi yo pa-t dakò pou yo maryé, yo té gin rézon pati...Eské maléré pa gin doua rinmin?  Eské Jakli-n, paské li gin lajan, paské li sé milatrès, pa kapab rinmin Jan-Ba a-kòz de koulè po-l, a-kòz de paran-l ki pòv?”. De plus, Jan-Batis est un enfant naturel, c'est le fils d'Emil Duklo et d'Améliz Pol, mais celle-ci a été abandonnée par son séducteur. Au cours du roman l'auteur racontera leur réconciliation.

 

Quant à Boukman, il se raidit dans son attitude négative. Pour mettre fin à une possible mésalliance (Jan Batis : “Daprè yo, mouin doué antré nan fanmi ki égal-égo ak yo é ki zanmi yo”) les Milomar envoie leur fille en pension à Paris pour faire des études. Elle restera trois années séparée de son amoureux. Mais ils s'écrivent. Et vont se retrouver.

Non seulement Boukman est atteint dans son affection et sa fonction de père, mais il voit ses ambitions politiques éventuelles réduites à néant par le scandale de la fugue de sa fille (“Monchè, si Jakli-n pa-t lagé-m nan tiouboum sa-a, kounyé-a, m-ta kandida tou. Mouin sètin ak popilarité-m, fòk mouin ta triynfé kanminm”). Toutefois il restera indifférent à la fièvre électorale qui a saisi le pays  (“San okipé tout éskandal, tout kouri-mouté tout kouri-désann ki ginyin yo, Boukman Milomar tap préparé-l pou l-al Kadiyan”).

 

Quand les jeunes gens auront fugué, il part à leur recherche, explorant la région de Grand Gosier  avant de se rendre en “Dominicanie” où il ne trouve aucune piste, puis à Port-au-Prince. Là, on lui confirme qu'effectivement, un mois auparavant, une demoiselle accompagnée y est passée; un témoin précise  même : “Sé pa ni frè, ni sè yo yé; ni kouzin ak kouzi-n, ni mouché ak madanm; sé 2 mounn ki rinmin é ki nan problèm ak fanmi-yo k-ap sové”). Mais Boukman ne les trouvera pas dans la capitale. Il n'y connaît  que la prison. En effet il sera incarcéré plus de sept mois pour crime mortel. Près de Cazeau, non loin de Port-au-Prince, Boukman est tombé au milieu d'une assemblée nocturne d'une société secrète “bozop”. Encerclé par une centaine d'hommes armés et menacé d'être capturé, il s'est affolé et a tiré pour se dégager, tuant trois personnes et en blessant cinq autres. Il va se livrer à la police.

 

Au pénitencier, Boukman va attirer l'attention d'un officier américain (Haïti est occupée depuis 1915) qui va l'aider à supporter l'emprisonnement et accélérer sa libération. Un ami de la famille apprend que Boukman est en prison en attendant d'être jugé. Il prévient Mme Milomar et il va accueillir son ami (et sa femme Avina) après sa sortie de prison. Puis les époux vont revenir à Grand Gosier. Dans l'entourage des Milomar, certains sont sincèrement peinés, d'autres se réjouissent secrètement de leur souffrance et les plaignent hypocritement (“Gin  lòt, kouak min-yo nan machoua yo, kouak y -ap pousé soupi, sé ipokrit yo yé”).

 

Invités par un ami, Kolbè Kami, Boukman et sa femme Avina vont assister, avec une certaine réticence, à une cérémonie vaudou. Mais ce sera une occasion de revenir (et le lecteur aussi doit espérer l'auteur) sur leurs préjugés. Ils vont même en apprécier la beauté, en particulier Avina Boukman (qui est portugaise) :”Sé sa ki fè dépi l-antré anba péristil-la li santi-li kòm ap trésayi. Kout tanbou yo, hounsi-yo k-ap chanté, djayi fè chévél-l drésé. An minm tan, li plojé nan youn admirasyon dévan boté, gangans ak abilté mésyé-dam k-ap dansé -yo”... “Aaaa! Monchè, sé pa blag! Mouin santi m-gaga dévan bèl sérémoni sa-a. M-pa janm pansé sa té émouvan konsa...Kounyé-a, an vérité, m-chanjé opiyon”.

 

Le hougan maître des cérémonies, Massélus Jan Magza, ayant deviné qu'ils sont face à un problème, s'offre à les aider. Bien qu'ils aient admiré le spectacle de l'extérieur, (comme certains qui ne viennent que pour se distraire - “pou distrè-yo sèlman”), ils seront gênés lorsque, après la cérémonie essentielle, Jan Magza les envoie chercher et les invite à entrer dans le hounfor. A leur grande honte comme le montre l'auteur : “Boukman ak madanm-li té gonflé ak ògèy, ak konplèks sipériorité, ak tout kalité préjijé. Pou yo, pénétré nan youn hounfò; minm an sékré, sé té youn bagay ki té dégradan... Sé té pli gro avilisman yo té kapab pran. Yo té santi yo ront...tout prèstij-yo té pèdi... Konsa, sé tèt anba yo té suiv démouazèl-la jouk yo té rivé andédan hounfò-a.”

 

C'est avec un certain effroi qu'ils vont participer à une cérémonie par laquelle  le hougan questionne un “baka”, Mèt Karilis, par l'intermédiaire d'une “hounsi-kanzo-médiòm”, habillée tout en bleu. Le récit du baka sera assez long. Il raconte comment, faisant une promenade, il a rencontré successivement les bakas Ogus, puis Kanson -Fè. Poursuivant leur errance de ville en ville, ils ont rencontré leur confrère Simon, puis ont rendu visite à leur ami Télé. C'est donc à cinq qu'ils ont poursuivi leur voyage, s'arrêtant pour quelques libations et pour visiter quelques sites (Labim-Eronn, Bokachik, Simityè Founié). C'est ainsi qu'ils arrivent à Gran-Gozyé au moment où Jan Batis s'enfuit dans la nuit (il est trois heures du matin) avec Jakli-n. Les bakas décident de suivre le jeune couple. Pour mieux surprendre leur conversation ils se transforment en papillons. Ils sont charmés des paroles des jeunes gens qui célèbrent leur amour, lequel les aidera durant tout leur voyage et qui est plus fort que tout, sauf la mort  (car Jan-Ba ne croit pas à la survie de l'âme : “Sé...ridikil pou nou kouè nanm youn mounn gin pouvoua pou l-aji apré lanmò”).  Le  baka Karilis n'en dira pas davantage, car il explique qu'au bout d'un moment, ayant un “travail” à faire, il a quitté ses quatre compagnons. La hounsi-médium se réveille en sueur. Jan Magza conseille à Boukman de consulter maintenant les autres bakas: Ogus, Kanson-Fè, Simon ou Télé (“Al kay gangan sa-yo, y-a ban nou plis ransyèyman, paské yo té suiv zanmoré-yo pi louin pasé mèt Karilis”). Boukman précisera les lieux à visiter: “gròt “Vyé-Légliz”, Kadiyan, Trou-Simon é Trou-Télé”.

Ayant assisté aux cérémonies de Jan Magza, Boukman va partir, en compagnie de deux amis, à la rencontre des autres esprits bakas. (un personnage résumera sa quête: “Msyé konn tout baka ki ginyin dépi Jacmel, pasé Kay-Jakmel, rivé jouk lòtbò Marigo: Karilis, Ogis, Kanson-Fè, Simon, Télé èts étéra-éra”)

 

A Vyié Légliz, un intermédiaire, Ti Jan Bèrtran, invoque le baka Ogus. Celui-ci, après avoir reproché à Boukman ses préjugés sociaux qui sont la cause du drame qui le frappe, leur racontera surtout la première union charnelle du couple (“Chalè bo a révéyé Jakli-n, é lanmou, youn lanmou m-pa gin mo pou m-éspliké, maryé nan takboua-a. Souf, soupi, yiyis mésyé-dam yo ban nou chè-poul...Kouak nou sé baka...Apré mésyé-dam yo té fi-n sélébré tout sakrifis ki ginyin nan lanmou, yo pa-t kapab maché ankò. Jan-Batis té sué jistan sé rad li ké li ké oblijé chanjé. Sa té pi rèd pou Jakli-n ki té gin youn pati nan ròb li tou  rouj ak divin Sin-Sakrifis-Lanmou”). Car il a décidé avec le baka Simon, de retourner chez lui. C'est donc aux bakas Kanson-Fè et Télé qu'il faut demander le récit de la suite. Boukman devra verser 21 gourdes et 27 kobs à Ti Jan Bèrtran.

 

Pour rencontrer Kanson-Fè, Boukman trouve un nouvel intermédiaire, Ponna Bazil.  Accompagné d'un autre comparse (Babius), il se rend à Kadiyan, s'étant muni de bouteilles de rhum trois étoiles (“ak kèk lòt bagay li té bézouin”) chez un nommé Salvé qui, après quelques rites, va implorer le baka Kanson-Fè.

 

Celui-ci apparaît sous la forme d'un homme vêtu élégamment. Reprochant lui aussi à Boukman ses préjugés, mais modérément (“Sé konsépsyon-l ki plojé-l nan touman. Min, sé pa fòt li net. Sé édikasyon li résévoua-a ki lakòz sa. Madanm-li sé minm bagay ak li. Epi, younn détinn sou lòt. Sé ak tout sinsérité yo kouè Jakli-n pitit-yo-a sipéryè Jan-Batis Emil, min, avan lontan y-a rékonèt érè yo”). Après avoir trinqué avec ses visiteurs qu'il sert lui-même, avec du rhum Barbancourt trois étoiles (“Balaki, kavak, wana! É li ajouté : - Suman, zòt pa konn sinifikasyon mo sa-yo? Sa vlé di : santé, prospérité, bonè!”), il complète le récit des autres bakas. Resté seul avec Télé pour surveiller les fugeurs,  il a eu l'occasion de leur sauver la vie. En effet, tandis que les amants épuisés dormaient sur un rocher plat à la belle étoile, ils ont été environnées d'une vintaine de loups-garous mangeurs d'hommes, des oiseaux de différentes grosseurs (“min pa pi piti ké kodinn”). Au moment où, après un rituel, ils se préparent à se précipiter sur le couple, Kanson-Fè et Télé interviennent : de papillons ils se transforment en taureaux qui mettent en déroute les oiseaux monstrueux (“Nou fonsé sou bann nan. Tout lougarou té dékontrolé é yo té volé an dézòd”). Les amants, ignorants du danger encouru, reprennent leur route (“Bra younn kouazé ak bra lòt, bradsi-bradsou ya-p maché a ti-pa”) mais si lentement que Télé pense à renoncer à les suivre (“Sa manyè énèvé Télé... “Si sa kontinué kon sa, m-ap oblijé tounin lakay mouin”).  Chemin faisant les jeunes gens parlent d'amour et Jakli-n raconte son exil à Paris (“Tout tan, sé sou ou léspri-m té yé. Nan bon moman tankou nan mové moman, imaj-ou toujou rété dévan-m”), ce qui nous permet de ne pas oublier le côté sensuel de cet amour (“Nan tout vinn-mouin-yo, m-té toujou santi youn ti frison dous-dous chak foua mouin té sonjé bon karès nou té konn fè yo kan nous té gin apèn 11-zan”). Jan-Batis quant à lui relate ses propres épreuves (“Pannan 8 long ané mouin té pasé Lisé Pétion Potoprins-la, sé pa tikras souffrans mouin konnin. Situyasyon  papa-m pa-t pèmèt-li okipé-m jan li té doué okipé-m...Min, alèkilé, gras a ou, sé nan paradi m-yé”). Après avoir un moment pensé à se refugier en “Dominicanie”,  ils ont continué leur route, s'arrêtant pour se restaurer et s'aimer (“Min nan min, yo tap maché ti-pa é kéyo tap bat kali-nda...Mouin pa gin tan pou m-dékri pou nou tout sèn lanmou Télé avè-m té asisté”, “Yo bouè dlo épi yo tonbé fè lanmou bò rout la tankou si sé yo-minm sèl ki té eksizté sou latè. Anfin, lè yo té satisfè yo nèt, yo pran désizyon pou yo kontinué maché”). Kanson-Fè interrompt son récit pour leur servir à nouvau à boire, puis il disparaît brusquement. Ses visiteurs restent cependant à l'attendre. Plus de vingt minutes après le baka réapparaît, mais cette fois sous l'aspect d'un petit homme aux cheveux crépus, habillé de blanc. Boukman en est très troublé. Après avoir fait chercher une bouteille de clairin et fait absorber à tous, comme lui même, trois gorgées du liquide, Kanson-Fé reprend son récit.  Avec le baka Télé, il a suivi les jeunes gens qui ont marché de nuit pour rattraper leur retard, tout en s'arrêtant fréquemment pour s'embrasser, mais qui font halte aussi pour prier devant la grande croix à l'entrée de La Croix des Bouquets, non loin de la capitale. A Port-au-Prince, les jeunes gens ont pris une chambre dans un hôtel, se faisant passer, sous le nom de Madame et Monsieur Sovius Seralyn, pour de jeunes mariés en lune de miel. Kanson-Fè après avoir vu cela, a dû partir. Mais il conseille à Boukman de s'adresser à Télé, car celui-ci est resté à espionner le couple. Pour ses révélations, Kanson-Fé réclame à Boukman un taureau de treize mois.

 

Après être descendu chez un ami, Tius, à Saint-Pierre, Boukman, toujours accompagné de Babius et de Ponna Bazil, se met en route pour rencontrer le baka Télé. En cours de route, à Nan-Kalyé, ils décident de visiter le Trou-Simon. C'est une caverne. En fait, Boukman voudrait invoquer le baka Simon, le maître de la grotte (“Mouin té kòm santi m-anvi intèpélé Simon (mèt gròt-la) pou m-mandé-l kisa li-minm pèsonèlman li koninn de Jakli-n...Eskè li pa ta ban-m kèk bon konsèy?”), mais cela lui ferait perdre du temps, car son but est d'aller au Trou-Télé. La visite du Trou-Simon ne dure qu'une vingtaine de minutes (eau claire, poissons, stalactiques).

 

Ils continuent leur route et arrivent à Trou-Télé.  Autre caverne. Ils en admirent le décor, découvrent des offrandes déposées par un suppliant précédent. Ils pénètrent dans l'obscurité, mais entendent un grondement qui les effraie. C'est le bruit du vol de chauves-souris dérangées par leur lampe. Ils seront accueillis par un jeune garçon vêtu de noir qui les conduit auprès du baka Télé au milieu des cris et des battements d'ailes des chauves-souris. Ils arrivent au bord d'un puits. De l'eau s'agite au fond : leur guide leur explique que ce puits communique avec la mer. Soudain ils entendent une voix grave qui les interpelle (et les terrorise : “Yo manké tonbé nan pi-a. Mouin-minm, m-pa kaché di nou, mouin pipi nèt sou mouin”). Tout s'éclaire autour d'eux et ils s'aperçoivent qu'ils sont dans un grand salon, d'une décoration particulière (fauteuils vernis, trépieds, bougies, aménagement en triangle, étoiles multicolores, plafond bleu, tapis vert). Le jeune garçon les invite à s'asseoir pour attendre le maître des lieux. Celui-ci arrive sous l'aspect d'un petit homme dans la soixantaine, habillé de rouge. Sans les laisser s'expliquer, il raconte ce qu'il sait de la fugue des jeunes gens, comment ils sont descendus à l'hôtel, à Port-au-Prince, sous un nom d'emprunt. Transformé en papillon, il les a surveillés dans leur chambre sept jours durant. C'est ainsi qu'il a assisté à de belles scènes d'amour (“Pandan 7 jou sa-yo, moin pa té janm ouè Jan-Ba ak Jakli-n passé youn nuit san fè lanmou. Minm lè yo té nan domi, yo té toujou rété kolé kom si sé 2 moso léman yo té yé”). Sous l'apparence d'un jeune homme, il les a accompagnés partout (promenades, concerts, cinéma, etc.). Un jour il a entendu Jan-Batis dire à Jakli-n qu'ils allaient prendre le bateau pour se rendre à Jérémie. Il les a d'ailleurs vus embarquer. C 'est donc là-bas que Boukman doit les chercher. On apprendra en effet que, sous leur nom d'emprunt, le couple s'y est installé. Grâce à un ami, Jan-Batis trouvera un poste de fondé de pouvoir et il louera une maison.

 

Le baka Télé ne demande rien pour ses services, se contentant de tirer une conclusion morale plaisante de l'entente exemplaire des fugueurs (“Si tout mounn sou latè té kapab viv kon sa, sé ta youn èkzanp minm pou dyab. Gin disip Lisifè ki ta tèlman rèspékté krétyinvivan, yo pa ta kapab fè okinn mal ankò. Bout pou bout, révolisyon ta éklaté an Lanfè, dinmon ta antré nan goumin ak dinmon parèy yo, é Gran -Mèt-la ta poté laviktoua san tiré okinn kout péta”).

 

Boukman revient à Grand Gosier, bien éprouvé (“Msyé té vini mèg. Li té dépafini nèt”) et  hésite un temps avant de reprendre sa quête. Dans l'attente de réunir l'argent pour le voyage de Jérémie, il descend chez un ami à Saltrou, Lamartinière Leroy, candidat aux élections. Boukman va le soutenir (c'est un bon client à lui et un ami) et se mêler quelque peu de politique (“Boukman pa té rété indiféran ditou, malgré situyasyon kritik li té yé a. Andiré patisipasyon li nan événman ki t'ap sekoué péyi a té youn soulajman pou li. Sa té manyè fè li bliyé pitit fi li a”).

 

Boukman entreprend enfin son voyage et en profite pour régler quelques affaires. Son intention est de tuer Jan-Batis le paria suborneur. Il se rend par bateau à Marigot, puis prend un “camion” pour Jacmel. De là, il se rend à Port-au-Prince pour prendre enfin le bateau, le steamer Saint-Christophe, pour Jérémie. Mais le steamer appareille par mauvais temps. Il fera naufrage.

 

Boukman et quelques rares rescapés échouent sur le rivage de Roseau. C'est là que Jan-Batis (qui se trouve dans ce bourg pour affaires) le découvre inanimé. Il va lui sauver la vie en le conduisant immédiatement (par bateau) à l'hôpital de Jérémie où Boukman mettra un certain temps à sortir du coma, tandis que Jakli-n, en larmes et repentante, veille à son chevet (“O! Jézu-Mari-Jozèf! Sové papa-m. Ba li lavi pou m'sa gin satisfaksyon tandé repròch li yo. Sové-l pou m'sa kapab espliké-l tout bagay é mandé-l padon”).  Elle proteste de l'affection de Jan-Batis (“Malgré tou sa ki pasé, li rinmin anpil-anpil ni ouminm ni manman-m”) et elle accuse l'intransigeance des parents (“Ni ouminm, ni manman-m pa té vlé Jan-Ba pou mouin. Sa té rèd anpil. Nou té blijé pati. Sé apré sèlman, nou té kapab regrèt sa nou té fè-a”). Jan-Batis, lui, craint, si Boukman meurt, d'être tourmenté par le remords sa vie durant. (“Pou Jakli-n avèk mouin té kapab rivé satisfè pasyon nou, gadé tout eksè nou té fè. Gadé grosè mal nou fè Boukman Milomar  ak madanm li...O! Si Boukman mouri devan-m nan kondisyon sa-a, malgré lanmou m'gin pou  Jakli-n, m'ap rété nan soufrans jistan mouin mouri tou”). Tous deux reconsidèrent leur attitude : “ - Akòz de nou...de pasyon ki t'ap dévoré kè nou-an... -Lontan sé fou nou té fou.  - Nou pa té kapab kontrolé élan kè nou”. En effet les jeunes gens sont devenus parents à leur tour: Jakli-n a donné naissance à une petite fille, Monik. Désormais ils comprennent mieux la blessure d'affection, l'inquiétude voire la colère de leur propres parents (“Monik...té lakòz l'ap fè réflèksyon sa yo...Li koumansé konprann mizè manman ak papa kapab pasé ak youn pitit anvan pitit la vini gran é kapab démélé-l pou kont li”)

 

Mais Boukman reprend ses esprits. Il retrouve sa fille, découvre qu'il a une petite-fille (Monik). Il tire les leçons de son aventure et connaît enfin, au-delà de ses préjugés, des raisons profondes de pardonner (“Fòk sé mouri mouin ta mouri nan kondisyon m'té mouri nan lanmè-a, épi reviv nan kondosyon mouin wè m'reviv jòdi-a pou m'ta rivé padoné Jan-Batis Emil é minm ouminm, pou tout mizè nou fè m'konnin yo...Mouin pa kapab touyé mounn ki sové-m nan. Mouin rekonèt Bondyé fè byin tou sa li fè. Malgré aksyon térib mouin té désidé komèt pou vanjé tout tribilasyon madanm mouin avè-m pasé”. Plus tard, il se félicitera encore de son revirement: “Kontantman mouin santi kounyé-a dépasé doulè ki t'ap ronjé mouin...M'té kouè sé nan san sèlman pou m'ta lavé outraj ou té fè-m an”.

 

Tout finit bien. Retour quasi triomphal à Grand Gosier (“Prèske tout mounn nan bourk la té rasanblé sou plaj sa-a. Pa té gin koté pou piké zéping. Mounn...”), mais en passant par Jacmel, où Boukman retrouve ses amis Kolbè Kami et Jan Magza : ils seront parmi les invités d'honneur aux noces. Avina, la femme de Boukman, est restée sans nouvelles de lui pendant une quinzaine de jours. Ignorant les circonstances de la survie de son mari qu'on disait noyé, elle sera d'abord réticente à accueillir Jan-Batis qui débarque chez elle en compagnie de Boukman, de Jakli-n et de son enfant. Boukman devra encore la convertir à ce nouveau comportement. Ainsi, à propos de Jan-Batis : “ Mouin déja sètifyé ou msyé sé youn nègdebyin. Sé préjijé nou ki lakòz nou té konsidéré-l kòm inféryè nou. Sé sa ki lakòz tout kalité kalamité tonbé sou nou...Fòk nou réziyé-n”. Mais les jeunes gens peuvent enfin s'aimer sous le toit de leurs parents et beaux-parents (“ Jakli-n ak Jan Ba nan chanm pa yo. Younn pa di lòt anyin. Min, younn ap dézabiyé lòt. Limyè jé yo vini pi kléré. Réyon lanmou kouazé léyuit. Yo tonbé ansanm kou 2 vè-tè sou kabann nan. Yo plotonnin. Yo vini kout. Yo vini long. Yo fè ès. Yo fè iks. Yo tounin youn ti boul. Chalè souf yo fè yo sué. Yo jijinin kò yo jouk yo satisfè nèt. Yo déplotonnin épi dòmi pran yo”). Duklo Emil et Améliz Pol n'osent d'abord  aller voir leur fils Jan-Batis chez les Milomar et s'étonnent qu'il ne soit pas tout de suite venu les voir. Mais bientôt ils reçoivent la visite du jeune couple. La réconciliation des familles se fait. Suit un mariage fastueux et heureux. La fugue des jeunes gens aura duré treize mois.

 

La conclusion de l'auteur peut sembler sommaire et banale (“Zafè Jakli-n ak Jan-Batis la sé youn kokinnchin èkzanp pou tout mounn...Vrèman, nan lavi gin mistè. Nanpouin anyin ki pi gran, pi fò, pi bèl pasé lanmou !”). Mais de manière plus originale, il laisse entendre que son histoire est sans fin. Bien d'autres détails restent à donner : “M'a di ou kèk lòt bagay ankò...Madanm mouin..gin anpil-anpil ti détay li kapab ba ou...Minm sou zafè baka ki gin anpil trik ladan-l”.
 
Le roman s'étend sur près de 550 pages et réussit le tour de force d'aborder avec une certaine harmonie ses différents thèmes. Certains pourront juger comme des imperfections le retour de certaines scènes (quand les personnages, “décontrôlés”, sont sous le choc d'une émotion et ne trouvent leur voix pour s'exprimer qu'au terme d'une longue plage de silence) ou la répétition, qu'ils considéreront comme une scie, de la sentence “Nan la vi gin mistè”. D'autres apprécieront ces répétitions comme des éléments structurants du récit. On pourra de même voir comme une redite inutile le résumé, au dernier chapitre de l'histoire des fugueurs et de la quête de Boukman, racontée à un homme du peuple venu à Grand Gosier pour les fêtes de Noël 1930. Mais ce rappel de l'intrigue (“Fòk sé rézimé mouin rézimé pou ou...m'ap ba ou youn bout ki va pèmèt ou ginyin youn lidé jénéral sou tout kozé-a”) permet de corriger quelque peu les ellipses et retours en arrière du récit qui ne rendent pas très lisibles la chronologie des événements et déplacements.

Le récit ne demeure pas sur la description première d'une bourgeoisie refermée sur ses préjugés et ses conventions, ni même sur le couple rebelle dont la fugue est le point de départ de l'intrigue. Et le cadre ne reste pas celui de la ville de Grand Gosier. La quête de Boukman Milomar va le conduire dans bien d'autres lieux (dont l'auteur dit parfois l'intérêt historique) y compris la République Dominicaine voisine, et à rencontrer bien d'autres personnages qui, tout en se lamentant sur le cas de Boukman, vivent leur propre situation et leurs propres problèmes. D'ailleurs des personnages inattendus prennent leur place dans cette histoire et y jouent leur rôle en donnant à Boukman des indices sur le lieu où se trouvent les fugitifs, ce sont les esprits loas.  Leurs pouvoirs leur ont permis de suivre les amants à la trace et même d'assister à leurs ébats intimes. Ils ont donc une utilité technique.

 

L'auteur ne dédaigne pas d'agrémenter son récit d'audiences typiquement haïtiennes, c'est-à-dire d'anecdotes piquantes intercalées. Non seulement on trouvera des personnages prêts à raconter à qui veut l'entendre la fugue du jeune couple, mais nous trouvons dans le premier volume quatre histoires concernant un mauvais sujet, Gro-Deni-Changn (Denis Changne, personnage populaire quasi mythique) et n'ayant aucun rapport avec le sujet du roman, sinon que le personnage en question est un compagnon de misère de Boukman Milonar au pénitencier de Port-au- Prince. Les autres textes intercalés sont les lettres ou discours de certains personnages, des articles de presse, des chansons, et des poèmes
 
Dans ce roman de moeurs, l'auteur s'attarde parfois à des descriptions réalistes du cadre ou de l'atmosphère. Ainsi le port de Jérémie : “Mounn ap mouté, mounn ap désann. Group gason ki kanpé oubyin chita sou kèk galri ap diskité sou politik. Ti machann anbilan k'ap brayé étan y'ap fè réklam pou machandiz yo. Gran komèsan ki chita dèyè kontoua yo. Anplouayé k'ap lonnin touèl, vann oubyin fè pri ak kliyan. Espékilatè an danré k'ap péyé kafé, k'ap fè foulé koton. Washmann ou bourétyé k'ap transpòté chay ki fèk débaké, chay ki pral anbaké”.

 

Ce réalisme va souvent jusqu'à une exactitude quasi obsessionnelle  (détails des lieux,  dates des actions,  durées des silences, précisions de l'année, du mois, du jour, de l'heure). Par exemple Jan Batis écrit à ses parents et l'auteur précise : écrite  le 24 décembre 1929, sa lettre est postée le 5 janvier et elle arrive le 3 février. Ou encore : “Sonjé sé an 1930 nou yé. Ané sa-a, 4Darou, fèt Sin-Dominik...té tonbé youn lindi”. Ou encore : “Li té fè ekzakteman 7t-è 10 kan nou té kité Kadiyan”, “Li té 7t-è mouins 20 minit kan msyé Milomar té kité Gran-Gosyé”, “Youn Lindi aprémidi, vè 4tr-è, sé té nan moua mé...” Pour certains personnages il indique l'année, le mois, le jour et l'heure de leurs actions, mais aussi leur signe astrologique !

 

On ne sait si ces précisions visent à authentifier l'intrigue, tout comme la relation parallèle de la campagne électorale de 1930 (avec l'énumération du nom réel des candidats et la citation des allocutions ou articles de presse), car l'introduction du surnaturel dans l'action (aussi bien les esprits bakas que les loups-garous)  donne très nettement au récit une aura romanesque. Son caractère littéraire est d'autre part quasiment revendiqué lorsqu'on voit l'histoire des amoureux fugueurs célébrée à l'envi comme une “belle histoire” par de nombreux personnages (c'est à dire par le romancier lui-même): “Sé youn istoua ki gin lè bèl anpil.
-  Kanta bèl, li bèl. Sé pa bèl sèlman. Sé Mirak”.

 

La langue de Célestin-Mégie est simple, et son style l'est aussi. Il se borne à raconter, sans s'embarrasser
de discours fleuris et de recherche d'images

 

Bien entendu, la priorité est donnée au créole dans ce roman. Quand l'auteur y intercale des poèmes, des chansons, des lettres (amis de Boukman, Jan Batis) ils sont en créole. Il lui arrive même de donner la traduction en créole d'un poème de Lamartine. Quelques rares exceptions : la sérénade que chante un amoureux voulant célébrer sa bien-aimée (chap. I,5), de brefs extraits de poèmes haïtiens et des articles de presse de l'époque.

 

On lit sans problèmes majeurs les trois volumes du roman, non seulement parce que le récit nous intéresse, mais parce que l 'auteur utilise un créole relativement facile. Il utilise une orthographe phonémique (que d'aucuns créolistes distingués ne manqueront pas de critiquer) fort accessible si on fait attention aux accents des voyelles.

 

Certaines expressions typiques peuvent ravir : “”Laissons les prières pour passer aux cantiques”, parlons sérieusement :  “Bon! Kanmarad, n'ap kité lapriyè pou nou pran kantik”; ou encore : “Fok pa kité lapinn fini minin ou. Pran inpé, jété inpé”. Et l'auteur maîtrise sa langue au point que son  vocabulaire  tient parfois en échec bien des créolophones des Antilles françaises, et même d'Haïti : “anboulatcha” “fè mikalaw” “fè mòlmèk”, “jilbis” “youn makònay”, “oun kònkvyèn kontantman”,”dyak-sou-dyak”, etc). Il semble s'agir parfois d'onomatopées (“Bripbidip-pip!”, “toukoutap! toukoutap!”). Un futur éditeur serait donc bien avisé, pour un meilleur plaisir de certains lecteurs d'aujourd'hui, d'ajouter au texte un glossaire (dans l'équivalent créole qu'il voudra). L'auteur semble avoir conscience du problème  puisqu'il consacre quelques notes (utilisées plutôt pour présenter des personnages historiques) à expliquer certains termes (p. 34 du t. 2 : ”matoral : terin ki kouvri ak rajè”, p. 66 du t.2 : “Bayakou :  Gro zétoual ki parèt douvanjou”)

 

Il arrive qu'on tombe de manière désagréable sur quelques termes de créole francisé ( “ m-ap oblijé boulé-n la politès”, “a pati de la”, “Mété dlo nan divin ou”, “apéprè nan youn vas pyès ki prèske a syèl ouvè”, etc.), mais c'est chose pardonnable : quel locuteur créolophone, dans le feu de la parole (ici de l'écriture) n'a-t-il pas ainsi calqué quelques-unes de ses phrases sur des expressions françaises?

 

Construit sur le thème de la fugue du jeune couple, le roman d'Emile Célestin-Mégie, malgré son titre, n'est pas vraiment un roman d'amour, mais un roman de moeurs plus largement politique voire fantastique, évoquant l'univers haïtien, traitant des réalités et des problèmes haïtiens, qu'ils soient politiques (les élections d'octobre 1930, l'occupation américaine depuis 1915) ou culturels (le vaudou, la vie sociale). Ces thèmes resteront quelque peu mêlés : c'est suite à l'intervention des esprits loas que la piste des fugueurs sera indiquée à Boukman, et à l'hôpital où Jaklin-n le veille dans son coma, on soigne aussi les blessés des échauffourées électorales (“Moun ki blésé? - Wi, kèk nèg ki t'ap goumin pou kandida yo”). On peut ausi remarquer que symboliquement, la fin des élections coïncide avec la réconciliation avec Jan Batis, l'abandon par celui-ci de son faux-nom, et sa décision de revenir à Grand Gosier. Il déclare d'ailleurs: “Afè politik la pa intérésé-m ankò”.

 

Le livre est fortement connoté historiquement. Non seulement l'auteur tient à dater certains faits qu'il présente, mais il intercale dans son texte des extraits des journaux de l'époque relatant des faits réels. Il évoque de nombreux personnages réels (dont il indique en note les dates de naissance et de mort), qu'ils participent à des réunions politiques ou à de simples fêtes. Certains textes comme les chansons, les discours et les articles contribuent  à donner au livre un caractère de documentaire historique. Parfois il insiste sur certains hommes politiques ou certains écrivains, donnant des éléments  biographiques, voire bibliographiques.

 

Certains rappels historiques évoquent des événements mémorables comme les mystérieux incendies chroniques qui ravagèrent la ville de Marigot de 1905 à 1913 ou bien débouchent sur l'affirmation d'une fierté haïtienne : “Grandpapa- nou-yo, tatawèl-nou-yo té goumin tròp pou ban nou indépandans. Yo-minm ki té esklav, yo té moutré-yo pi  fò, pi brav, pi vanyan, pi intélijan pasé tout gran solda, tout sèlèb jinnéral éropéyin yo. Byin lontan anvan yo té lib, yo t'al jouk Savana édé blan mérikin vini youn pèp indépandan. Yo té vèsé san yo pou sa. Yo té mouri pa paket pou sa. Min gadé kisa yo ban nou kòm rékonpans”...”Malgré nan éta tris nou yé-a, yo doué rekonèt Ayiti sé pòt-flanbo bagay yo rélé libèté, bagay yo rélé panamérikanism la”. On sait en effet qu'Haïti se battit aux côtés des “insurgents” américains (d'où l'allusion au siège de Savannah) de même qu'elle accueillit et aida Bolivar.

 

Cependant cette fierté nationale ne va pas jusqu'à l'enfermement et au repli identitaire ethnique et culturel : dans les soirées entre amis on écoute l'ouverture de Guillaume Tell de Rossini et même les garde-frontières dominicains fredonnent Le barbier de Séville du même.

 

Il arrive à l'auteur de faire quelques incursions dans l'histoire et la toponymie : “nou-al rékanpé douvan Labim-Eronn pou nou mangnè médité, paské sé la pandan youn batay ayisyin livré ak dominikin, yo té koupé tèt jénéral Erondo (kòmandan troup dominikin-an) é lagé-l nan labim-nan ki, dépi dat sa-a, poté non-l”, “nou travèsé Bokachik ak Ran-Kanpèch...Fòk mouin bay kèk ésplikasyon sou Bokachik. Gin mounn ki di ké non sa-a dérivé dé 2 mo pangnòl: boca, chica (bouch piti, ti bouch). Sépandan, anpil apantè, nan prosèvèbal-yo, ékri “Boukan-Chik”. Nan tan Lakoloni, sé té kan boukanyé-yo é zòn sa-a gin anpil chik, ti pis ki fèt nan pousyè é ki rinmin antré nan kò mounn pou y-al ponn”. Ou encore :”n-al rété youn ti moman Simityè Founié. Yo rélé simityè sa-a konsa, paské sé la jénéral Fournier té konn antéré tout mounn li té tuyé, tout inosan li té asasinin. Lè li té mouri, sé la yo té antéré-l tou”.

 

Notons que cette tendance pédagogique l'amène à formuler des préceptes politiques :  “Oun politisyin pa doué janm présé di tout sa ki nan pansé-l, san li pa minm mété youn ti vèni sou sa l'ap di yo. Pou ou fè politik, fòk ou kapab bay kèk manti pafoua. Fòl ou kapab minm tronpé sètin moun”.


Un sujet introduit très longuement par l'auteur, quoique par intermittences, est donc la relation de la campagne électorale de 1930, sous la présidence de Louis Borno et l'occupation américaine dont il  évoquera rapidement des épisodes comme  la grève des étudiants de Damien (4 novembre 1929), le massacre de Marchaterre (6 décembre 1929), la capture de Charlemagne Péralte, qui sera crucifié, ou l'élection par l'opposition d'Eugène Roy comme président provisoire (mars 1930), etc.

 

L'auteur fait une description de l'atmosphère politique  de l'époque, qui semble avoir connnu un pic en août 1930 : “Moua Darou 193O sa-a mouvman politik té fè mikalaou nan tout kouin é rekouin péyi d'Ayiti. Amérikin yo inkyété. Yo koumansé ap pansé pou yo voyé kèk lòt troup marín-kò vini ranfòsé kantité yo ginyin déja. Sa èksité ayisyin yo plis toujou. Prèské toupatou sé de sa selman é de élèksyon y'ap palé...Antoine Pierre Paul,... Seymour Pradel (etc.)...anvayi kolòn jounal yo ak atik flanban. Andiré yo té tòdé fisel yo ansanm pou yo vink tout apatrid ki, tankou Jean Conzé, té vann Charlemagne Péralte pou 2.000 goud ak amérikin yo. Mouvman politik é patriyotik sa yo pa kité okinn ayisyin indiféran.. Timounn kou granmounn, fanm kou gason. Miting fè molmèk an tout vil, bourk, tout katyé, tout sèksyon riral...Si amérikin ta voyé lòt troup nan péyi nou an, sé lagè ki ta rekoumansé. Tout mounn ki ta patajé opinyon amérikin yo, sé trèt yo ta yé..”

 

La tension s'accélère à l'approche du vote : “Tout lòt dépatman yo...té transfòmé an chan-batay. Républik la té  tankou younn kokinn damyé. Nèg tout koulè, bon, mové, patriyòt, apatrid, nèg ékléré, nèg sòt ap pousé pyon san gadé dèyè. Chak groupman ap goumin pou triyonf pèsonèl li”

 

A Port-au-Prince, c'est l'agitation  (“Pèp-la té prèt pou révolté kont gouvènman Louis Borno-a”). Une chanson résume la situation :”Diznèfsankinz fini moutré tout moun / Nou fè 2 group dépi konvansyon an / Youn bò, bon nasyonalis yo / E lòt bò-a, tout anéksyonis yo”.  En outre, la nuit, règne l'insécurité (“tout bann dyab déyò, tout réjiman malfèktè”).
   Ailleurs, l'atmosphère est plus détendue : outre les meetings, on organise des bals, des concerts dans les rues, des réunions chez des amis : “Yo bay blag, yo chanté, yo évoké kèk vié souvni tan pasé, joustan, pé-a-pé, yo vi-n tonbé sou sitiyasyon politik péyi-a. Chak nèg ap fè kòmantè pa-l. Yo palé dé Gouvènman Bòno-a, dé Okipasyon amérikin-an, dé éspoua yo vi-n gingnin paské sé youn nonmintèg tankou Eugène Roy ki o pouvoua kounyé-a. Yo sité non prèské tout mounn ki kandida pou député, pou sénatè, pou présidan”.

 

(Notons que dans le Haïti de l'époque, tout comme aux Antilles françaises autrefois, on chante volontiers et sans complexe lors des réunions amicales et familiales. Jan-Batis et Jakli-n, quand ils font une pause, chantent aussi (“Yo rékouché min nan min. Yo chanté ansanm kèk bèl romans”). Le phénomène en réalité se retrouvait partout - en Europe également -  avant la diffusion de la radio et du phonographe).

 

Emporté par son sujet, l'auteur ne recule pas devant l'énumération fastidieuse des candidats, puis des vainqueurs (tant députés que sénateurs) des nombreuses circonscriptions.

 

C'est ainsi que ses personnages, après avoir commenté les mérites respectifs des personnalités en vue, se plaisent à lire les informations dans “HAÏTI JOURNAL”, tout en sirotant quelques “grogs” : “Tout nèg réplin vè-yo é yo rékoumansé pasé an révi tout mounn yo konnin ki kandida : Pòtoprins : Dominik Hypolite (poèt, ékrivin), Jozèf Lhérisson (notè), François Eu, Carrié, Joseph Adam (ansyin konsil jénérak an Bèljik), etc.” Il citera ainsi plus de 78 noms et 27 circonscriptions. “Sé tout oun litani. Kan younn sispann lòt kontinué... Tout mésyé-yo ap sité non kandida yo konnin, y-ap diskité, y-ap désann gròg. Pou yo, sé tout youn plézi pou y-ap konté kantité mounn ki vlé al Lachanm”. Le lecteur se plaira à y reconnaître quelques noms  : Etzer Vilaire, Dumarsais Estimé, Cinéas, Stenio Vincent, ou Seymour Pradel.

 

A plusieurs reprises, l'auteur évoque un personnage homonyne, appartenant sans doute à sa mouvance familiale personnelle : François Arthur MEGIE alias Jean-Baptiste Mégie Jeune, notaire à Jacmel et propriétaire d'un commerce à Marigot.  déjà député en 1914-1916). Vers la fin du roman, l'auteur tient à nous faire savoir qu'il a été élu à Grand Gosier.
   
Le second thème important est celui de la religion vaudou. L'auteur fera longuement la description de cérémonies vaudou et il donnera la parole à un hougan pour en expliquer la philosophie. Les esprits bakas deviendront même des personnages intervenant dans l'action, grâce à leur faculté de s'incarner en insectes, mammifères ou en humains. 

Le romancier se donnera donc la possibilité de décrire les rites d'une cérémonie vaudou (au cours de laquelle des indications seront données sur le périple des amants). Il présente tout d'abord l'ambiance générale du lieu de la cérémonie vaudou :””Lè yo té rivé nan sobadji-a, sérémoni-an té gin tan koumansé byin lontan. Tanbou t-ap bat, hounsi-yo t-ap chanté, yo t-ap dansé. Mounn té fè kinkin nan lakou-a. Machann fritay, machann biskuit, bonbon, fig, pistach, tablèt-kòk, tablèt-noua, pat-zoranj, dous, klérin-konpozé, sigarèt, ètsétéra. Chandèl, bouapin, ti lanp-tèt-gridap, fanal fè lakou-a kléré tankou si li té lajounin.”

 

La description de la cérémonie elle-même s'étend sur une douzaine de pages, mais se prolonge encore sur seize pages parce que l'auteur y incorpore les révélations (sur la fugue des jeunes gens) d'une hounsi- médium. Cette description documentaire contient donc de nombreux éléments . Ceux qui créent l'ambiance (le hounfor et son péristyle, les tambours, les chants et danses des hounsis, leur tenue) et ceux qui tiennent aux rites (le poteau-mitan, le hochet “ason”, les salutations, les vèvès, la farine de maïs, les feux sur trépieds, l'omni-utilisation du chiffre 3, les offrandes de nourriture, les litanies adressées aussi bien aux saints catholiques qu'aux loas). Certains sont plus spectaculaires comme les sacrifices (de poulets qu'on tue, qu'on plume , qu'on vide et qu'on met à cuire) ou la mise en transe (en réalité elle est droguée et endormie) d'une hounsi-médium qui fera parler un esprit “baka”. Certains objets prennent une valeur spéciale (bougie, bouquet de fleurs, bouteille de rhum vieux – Barbancourt trois étoiles). Ceux qui participent  de près à la cérémonie (Boukman, sa femme Avina et leur ami Kolbè Kami) se voient offrir un café ou une infusion de cannelle.

 

Quand ils voient préparer de la nourriture (pâte de maïs, boisson mélange d'huile, de vin et d'infusion de feuilles) par des prêtresses- “mambos”, c'est Kolbè Kami qui leur explique qu'elle est destinée à quelques futurs initiés enfermés dans une case voisine du hounfor et qui leur fournit quelques explications.

 

L'initiation dure une semaine, les postulants doivent se purifier par la prière et la méditation, prendre un bain, se revêtir d'un drap blanc et se coiffer d'un mouchoir de la même couleur, participer à plusieurs cérémonies, prêter le serment de respecter les “pouvoirs”, avant de retourner à leur retraite de prières et de méditation.

 

Toutes les choses ayant servi à leur initiation seront enterrées. Enfin, en dernier lieu, ils recevront un baptême, semblable au rite catholique (“yo pral batizé yo apépré tankou katolik romin”)

D'autres passages sont destinées à présenter les croyances vaudou à travers les discours de Jan Magza qui prend alors assez longuement  la parole pour s'expliquer, s'interrompant même pour chanter un cantique vaudou, à titre d'illustration de ses dires.

 

Il existe des forces invisibles qu'on appelle “esprits” ou “loas” qui se meuvent  sur un autre plan dans l'espace sans limites de l'univers. Il faut au profane beaucoup de science, de conscience, de patience et de profondeur pour entrer dans un contact intime avec elles. Il n'y a que peu d'individus auxquels la nature a donné ce pouvoir d'interpeller les esprits. Jan Magza possède un pouvoir naturel. Il est spirite, mais différent des autres. Il est hypnotiseur, mais ses méthodes sont différentes. Il est le serviteur du baka Karilis. Jan Magza n'est pas avare de considérations philosophiques (“tout bagay sé mistè. Eské nou kapab konprann ki jan nou fè éksisté? Yo di nou sé Bondyé ki kréyé nou, koté Bondyé sòti? Ki sa ki fè bagay ki kréyé Bondyé-a?”), prenant parfois des accents pascaliens (“Mistè-a toupatou. Dépi nan bagay ki pi gro rivé jous nan bagay ki pi piti. Min, kilès ki konnin grosè sa ki pi gro, grosè sa ki pi piti?...Eské grosè-a gin limit? Ayayay! Mésyé-dam, sa ban-m toudisman.”).

 

Evidemment, pour prêcher ainsi à ses visiteurs, le hogan Jan Magza est convaincu de ce qu'il dit : “Nan lavi gin mistè. Lè yap palé dé loa, de baka, dé lougarou, gin mounn ki konprannn sé blag...é poutan, sa ékzisté tout bon. Minm jan gin bon lèspri, gin mové lèspri tou, minm jan gin Jéyova, gin Bèlzébit. Mouin-minm kòm nèg ki manb Gran Fanmi Inivèsèl la, mouin sètin ké tou sa ékzisté”. Dans le reste de son discours, relancé parfois par Kolbè Kami ou Avina Boukman, on s'aperçoit que le vodou fait aussi bien référence aux Amérindiens (“Li pran 2 ti rach an silèks. Rach-indyin !”,“prémyé ayisyin yo – indyin-yo”) qu'au catholicisme (“Agoué gin youn sin katolik ki kòresponn ak li. Sé sin Ulrick”). Jan Magza croit aussi à l'universalité des religions (“Gran-Mèt-la ki té la anvan tou sa nou konnin ki ékzisté...Yo rélé li “MAWOU”  - “Mawou sé Jéyova, sé Bondyé? Ti Jan Magza réponn li : oui! Épi li ajouté: “Sé youn sel Bondyé ki ginyin, kèlkésoua non yo ba li. Sé lèzòm nan iyorans-yo, ki lakòz rélijyon fè mikalaou sou latè. Sépandan, yo-tout sòti minm koté.”
 

Un autre thème serait à ne pas négliger, c'est celui des relations haïtiano-dominicaines  que l'auteur voudrait cordiales (à cause de deux invasions et dominations brutales haïtiennes au XIXème siècle, on trouve encore aujourd'hui des Dominicains qui détestent les Haïtiens et on se souvient du massacre de 20.000  “braceros” haïtiens par Trujillo en 1937). Mais l'auteur ne reprend pas comme argument la rumeur qui veut qu'une partie de la famille de Rafael Trujillo soit haïtienne et que son nom vienne du patronyme haïtien bien connu  “Trouillot”.

 

Tout en regrettant la maladresse du président Boyer (“Si gouvènman Boyer té konn pansé, si li té intelijan...”) un personnage exprime sa nostalgie douloureuse de l'union de l'île entière : “Pa té gin 2 nasyon sou il nou-an. Gin bagay, kan m'sonjé yo, m'santi m'veksé, tèt mouin fè-m mal. Pandan 22 ané, drapo-nou-an floté laba-a...Pandan 22 ané.  Mézanmi ! ...Ayayay! Pito m'pé....22 ané ap gouvèné tout il la !”

 

Non seulement, ce qui n'est pas gratuit, l'auteur établit un parallèle entre la démarche de Boukman allant chercher sa fille en “Dominicanie” et celle d''un père dominicain, qu'il imagine confronté au même problème de la fugue de sa fille et qui prévoit d'aller la chercher en Haïti, mais il introduit dans son livre le récit du cyclone de septembre 1930 pour insister sur ce thème . Ce cyclone toucha une partie d'Haïti, mais surtout la République Dominicaine où il fit 2.800 morts et 15.000 blessés selon l'auteur. Mais ce fut  l'occasion de l'expression d'une solidarité haïtienne : messages de sympathie, visites de délégations, envoi d'argent et de vêtements, envoi d'ingénieurs pour la réfection des routes et autres travaux publics. Pour rattacher ce drame à son récit l'auteur montrera en outre la participation personnelle du riche Boukman Milomar à cette aide, attitude approuvée par la population de Grand Gosier, qui lui accorde sa sympathie : on vient chanter et blaguer dans sa cour et sur sa galerie.

 

Il aura été donné au lecteur d'apprécier souvent l'humour de l'auteur, rendu plus savoureux par l'expression créole. Mais surtout, Emile Célestin-Mégie, en véritable écrivain, possède un art qui sait traduire les nuances les plus subtiles.

On trouve dans son livre des passages poétiques. Ainsi ces  états de la nature auxquels les personnages eux-mêmes sont sensibles : “Li rivé...nan mitan youn gran forè boua-pin, li rété pou li mangnè répozé. Li désann bèt la, l-al chita sou youn gro ròch, bò chemin-an. Lapli-a té fi-n pasé net. Brouya-a té disparèt, solèy té réparèt, kèk réyon té antré anba pyé-boua-pin -yo, Boukman Milomar, min nan machoua, t-ap opsèvé dézotoua rondel limyè ki t-ap tranblé dévan pyé-li yo. Sé youn fason pou li mangné détann-li, kalmé doulè-l é bliyé inpé sitiyasyon li yé a.”. Ou encore : “Sé ak plézi nou kontanplé kèk bèl estalagtit kristalizé ki désann an dantèl sou klouazon ròch-la. Nou pasé youn bon ti moman ap gadé èspès albat sa-a. Sédlo k-ap souinté anro grot-la ki fomé-l. Andiré sé riban dantèl youn gran artis travay ak pòslèn pou anbéli antré kavèn nan”.

 

De même il fait sentir dans cette scène attendrissante la souffrance de deux orgueils sincèrement blessés “Min patron-an pa-t  ankò kapab détèminé-l pou li sòti. Tèt-li apiyé sou zépòl mandanm-li, dlo t-ap kouri nan jé-l-yo. Youn tristès lanmò anvayi-l. Vrèman, sé youn ka ki té tèrib anpil pou li. Madanm-li t-ap kriyé tou. Yo tou-lé-dé té sispann palé. Sé bri ògèy-yo sèlman ki t-ap troublé silans-la.”. Ou encore les moments de désarroi de Boukman : “Sé Pòto-Prins mouin pralé, min ki mirak k-ap fè m-jouinn Jakli-n nan gro vil sa-a? Dabò, éské sé la li yé? Eské sé pa pi louin Jan-Batis minnin-l ? Minm si mouin jouin-li, eské sé sa ki pral rézoud problèm-nan? Sa ki pa té doué rivé-a, rivé déja! … Puiské Jakli-n fi-n dézonoré tèt-li, dézonoré tout fanmi-l-yo, eské sé nésésè pou m'kontinué chèchè Jakli-n? ...Eské sé pa youn ronté pou nèg tankou-m?”. A ces causes de leur souffrance s'ajoute l'hostilité d'une partie de leur entourage : “Gin kèk mounn ki té gin lapinn pou fanmi Milomar. Min pi fò mounn ké kontan. Ginyin ki té anbachal. Ginyin lòt ki té déja tou rayi Boukman ak madanm li paske yo aristokrat. Pafoua, gin kèk grinn vakabon ki konn pasé douvan pòt yo èspré pou fè yo bèkèkè...Ou pa bezouin mandé kijan sa té rèd pou Boukman ak madanm li !...”

 

Il témoigne de la même finesse dans l'analyse des sentiments. Ainsi l'incertitude de Jan-Batis rencontrant pour la première fois Boukman parti à sa recherche pour le tuer :  “Sé mouinminm Jan Batis Emil, bofis ou ki rinmin ou é respekté ou”.  Youn gran silans suiv répons sila-a. Milomar gadé-l youn ti jan dròl. Li pa konprann sa rega Milomar la vlé di. Li rété toudousman ap tann réyaksyon bopè-l, min, nan fon lespri-l, l'ap mandé : kisa ki pral rivé?...”

Il ira même jusqu'à évoquer l'attendrissement des esprits bakas. Ainsi lorsque Télé doit abandonner la surveillance des fugueurs: “Jou sa-a té byin tris pou mouin. Mouin té fini abitué ak ti-moun-yo. Konvèsasyon yo, fason m-té ouè younn ap viv ak lòt-la sé té tout  youn chàm pou mouin”.

                                                                                  *

Quel dommage que nous ne soyons pas, dans la Caraïbe, des nations de lecteurs! Hormis sans doute les hispanophones. Pour penser aux lecteurs du livre dont nous venons de parler, il nous faut donc écarter l'image du non-lecteur endurci, qui déjà regarde avec suspicion la chose imprimée et qui considérera avec terreur un roman écrit en créole. Pourtant, si ce n'est pas un livre comme les autres, c'est un texte à découvrir comme les autres. Mais il est victime d'un préjugé à vaincre, il suscite une appréhension à surmonter.  Avant même d'ouvrir l'ouvrage, le lecteur éventuel établira déjà la liste des obstacles qui s'opposeront à sa lecture.

 

Le lecteur d'un livre en français, possédant moyennement la langue française, n'a pas ce réflexe de se les créer d'avance. Pourtant lui aussi rencontrera des mots difficiles, des expressions inconnues. Le lecteur d'un livre en créole, possédant moyennement la langue de son pays,  ne voudra pas se convaincre qu'il rencontrera des obstacles similaires, qui n'empêcheront pas sa compréhension générale et son plaisir.

 

Pourquoi ne se dit-il pas que “quand un peuple tombe esclave, tant qu'il tient sa langue, c'est comme s'il tenait la clef de sa prison” ? (1)

 

Pourquoi ne se dit-il pas que, connaissant quelque peu le créole, il possède le dignus est intrare ? Qu'une fois la barrière de l'appréhension franchie et les premières lignes parcourues, il entrera comme un privilégié dans le texte, semblable au propriétaire parcourant le jardin particulier, réservé, intime, de sa maison. Quel atout de posséder également sa langue écrite! De sentir que lire le créole, c'est avoir ajouté une corde à son arc de lecteur.

 

Plaidons encore : on trouvera le même plaisir à posséder moyennement et à lire l'anglais et l'espagnol. S'agit-il d'un rêve? Comme Caribéens, nous pourrions profiter (et heureusement, certains le font déjà) de nos atouts, de cette chance d'être environnés de textes nous appartenant, évoquant un environnement, une psychologie, des réalités, des problèmes familiers. Renforçant notre identité, préalable à une féconde ouverture au monde, non imitative.

 

La même appréhension sera à surmonter. Mais plus on lira, et d'abord les textes abordables, plus on saura lire. Ainsi ce ne sera pas seulement deux cordes, mais trois, quatre que nous pourrons tendre. Seul le néerlandais, non enseigné dans nos écoles, nous échappera. En attendant que nos gouvernants nous aient donné (dans leur grande capacité d'agir et d'oser imaginer le futur...), la possibilité de l'apprendre.

 

L'utopie d'aujourd'hui peut devenir la réalité logique et inévitable de demain.

 

Lire le créole est le premier pas. Les textes existent. A nous lecteurs de les fréquenter et d'en réclamer d'autres.  Emile Célestin-Mégie sera ainsi délivré de son angoisse :  “Mwen té toujou ap mandé pouki rézon yo pa janm fè okenn éfò pou yo bay lang nasyonal nou youn bon bourad”. (Port-au-Prince. Ed.Fardin. 1975.
198 p. /1977. 177 p ./ 1981 180 p.)

 

(1)   Alphonse Daudet. “La dernière classe” (Contes du lundi)

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