José LEZAMA LIMA (CUBA/1910- 1976)

Publié le par Association ASCODELA

Enregistrer0079 photo J.Lezama LimaNé à La Havane, dans la section de Mariano, le 19 décembre 1910. Son père était colonel dans l’armée cubaine. Dès sa tendre enfance J. Lezama Lima est sujet à l’asthme, handicap qui le poursuivra sa vie durant et qui influencera considérablement sa création littéraire.


    Il a neuf ans lorsque son père meurt et que la famille quitte le camp militaire de Columbia où elle résidait pour s’installer dans le centre-ville de La Havane. Après des études primaires (Collège Mimo) et secondaires (Institut d’Enseignement Secondaire de La Havane), il commence des études universitaires en 1929. Il les achèvera  avec un doctorat en droit civil de l’Université de La Havane en 1938 et un diplôme d’avocat. Durant ses études il prit une part active à l’opposition estudiantine à la dictature (Machado puis Batista).

 

Il travailla dans un cabinet d’avocats puis dans les bureaux du Conseil Supérieur de la Défense Civile, tout en enrichissant la stupéfiante culture dont il fera preuve par la lecture d’auteurs espagnols et français, et celle d’ouvrages de philosophie, de théologie et d’histoire.

 

J. Lezama Lima visita le Mexique en 1949 et la Jamaïque l’année suivante. Ce furent les seuls déplacements à l’étranger de l’écrivain qui n’obtint jamais de visas pour quitter l’île, malgré des invitations (pour des conférences) acceptées par lui.

 

En 1945 il devient fonctionnaire à la Direction de la Culture (Ministère de l’Education). Grand animateur de la culture cubaine, il a dirigé successivement cins revues : Verbum (1937), à l’Ecole de Droit de l’Université, Espuela de Plata (1939-1941), Nadie parecía (1942-1944), Cuaderno de lo bello con Dios et surtout Origenes (1944-1956). Mais il collabora également à une trentaine de revues cubaines et étrangères (Mexique, Argentine, Venezuela, Etats-Unis, Espagne, France, Hongrie).

 

En 1956 il occupe la chaire de littérature française à l’Université Centrale Marta Abreu de Las Villas. Au triomphe de la Révolution il devient directeur du Département de la littérature et des publications (Conseil National de la Culture). En 1962 il fait partie de la direction de l’Union des Ecrivains et Artistes Cubains (UNEAC) - dont il dirigera le journal Union - avant d’occuper un poste de chercheur à l’Institut de Linguistique et de Littérature  (Académie des Sciences), puis à la Casa de las Américas. En 1965 il fait paraître une anthologie de la poésie cubaine des origines à José Marti. En 1966 son roman Paradiso assoit sa renommée nationale et internationale.

 

L’activité littéraire de J.Lezama Lima comprend des poèmes, des romans, des nouvelles, des essais, des préfaces de nombreux ouvrages, des conférences, des traductions de poèmes et d’articles (français en particulier - il traduisit Saint-John-Perse).

 

J.Lezama Lima considérait la littérature comme un espace de liberté et l’écrivain comme un « engendreur d’images », car il s’agit, face à l’injustice sociale et à la violence d’une société étouffante ou simplement face aux blessures de la réalité, de s’enfermer dans le monde protecteur et innocent des mythes (empruntés à des civilisations multiples), du rêve, de l’imaginaire, des créations littéraires poétiques et fantastiques.

 

Le signe le plus visible de cette aspiration est cette accumulation d’images, de métaphores et de symboles qui condensent une connaissance intuitive et qui se substituent à la description objective. Par l‘effondrement des barrières du temps et de l’espace en particulier, cet écrivain souvent hermétique recherche une unité du monde et une harmonie insaisissable, réalité secrète qui se situe au niveau du rêve et du mystère.

José Lezama Lima est mort à La Havane le 9 août 1976

 

Bibliographie romanesque


ROMANS

-    Paradiso (La Habana. Ediciones Unión. 1966)(Mexico.Biblioteca Era.1968. 48 p.) (Buenos Aires.Edición de la Flor. 1968. 617 p.) (Madrid. Ed. Catedra. 1980 653 p.) (Madrid. ALLCA. 1988. 762 p. édition critique par Cintio Vitier)
-     Oppiano Licario (inachevé) (posthume) (Mexico. Ediciones Era. 1977. 232 p.)

 

NOUVELLES

-     Cuentos  (posthume) (1987. 94 p.)


TRADUCTIONS

Français
-     Paradiso (Paris. Le Seuil. 1971. 1984 « Points ». N°145. 665 p.)
-    Le jeu des décapitations. nouvelles (Cuentos. Juego de las decapitaciones) (Paris. Le Seuil. 1984. 1991. 123 p. « Points n° 431)
-    Oppiano Licario (Paris. Le Seuil. 1991. 326 p.)

 

Anglais
-   Paradiso (New York. Farrar, Strauss and Giroux. 1974) (London. Secker and Warburg. 1974) (University of Texas Press. 1988)

 

Allemand
-   Paradiso (Frankfurt am Main. Suhrkamp. 1979. 1984. 1989. 1994. 647 p.) (Berlin. Weimar. Aufban-Verlag. 1982. 670 p.)
-   Spiel der Enthemtungen (Cuentos) (Frankfurt am Main. Frankfurter-Verlag. 1991.107 p.) (Frankfurt am Main. Fischer-Taschenbuch-Verlag.1994.107 p.)


Paradiso a également été traduit en italien (1971) en portugais au Brésil (1987) et en polonais (1989)

 

Oppiano Licario  a été traduit en polonais (1982)

 

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0032 couvert. Paradiso

Paradiso. José LEZAMA LIMA(1966)

 

Roman à caractère autobiographique, Paradiso raconte l’enfance et la jeunesse de José Cemi au du XXe siècle, dans une grande demeure de La Havane coloniale. Il s'agit d'une enfance difficile, marquée par la mort prématurée du père et les crises d’asthme à répétition qui affaiblissent le jeune garçon l’obligeant à passer  de longues heures seul avec lui-même dans la demeure familiale. De là naîtra son goût exacerbé pour la solitude, le rêve et la contemplation des belles choses, en marge de la réalité.
  

C’est aussi l’histoire complexe de la famille de José Cemi – et par delà, celle du peuple cubain – avec ses éclats de rire, ses disputes, ses maladies, ses revenants, son inquiétude face à l’avenir et des détails intimistes presque insupportables qui en font un témoignage vibrant des mentalités de l’époque. Un livre peuplé également d'esprits illustres avec lesquels l'auteur converse sans fin, argumentant, s'interrogeant, redressant les erreurs de jugement, comme une invite à revisiter les grands mythes et à pratiquer une relecture des oeuvres majeures de la littérature.

 

Le leitmotiv de l’ouvrage reste sans conteste les préoccupations obsédantes de l’auteur sur l’homosexualité. Le roman raconte l’amitié trouble entre trois étudiants. Les trois garçons traversent des  « désarrois intellectuels, moraux et charnels » à l’image de l’élève Törless de Musil.

 

La problématique homosexuelle posée par le biais de discussions théologiques et philosophiques entre les trois étudiants confère au texte une grande dimension introspective et une dimension érotique baignant l'oeuvre toute entière dans une poésie étrange et sensuelle où toute pudeur et tous faux-semblants sont bannis.

 

L’auteur traverse le roman comme un somnambule et assiste à une sorte d’opéra baroque et fabuleux où chaque acte, d’une lenteur extrême , est prolongé jusqu’à  « briser ses inhibitions personnelles ». Lezama Lima, que les Cubains ont surnommé  « le Pèlerin immobile » (il n’a pratiquement jamais quitté Cuba) est d'une érudition impressionnante et semble maîtriser tous les savoirs du monde. Il propose dans ce livre une nouvelle vision du Don Quichotte . Il a cinquante-six ans lorsqu’il publie Paradiso. Quand Cervantés publia son roman il avait sensiblement le même âge. Lezama Lima était-il, comme Cervantés, « arrivé à un moment de (sa) vie où il se moquait de recevoir affronts ou éloges comme de (sa) première chemise » ?  Paradiso, est-ce l’œuvre, comme le Don Quichotte, d’un homme qui se veut libre ?  « Si la Révolution est puissante, disait l’auteur, elle peut tout assimiler, même Paradiso ». L’évolution de la littérature cubaine en est une réponse.

 

Lire Paradiso, c'est dépasser cet aspect extérieur du roman, pour pénétrer la complexité du récit et suivre l'auteur dans les méandres de sa quête intérieure, une introspection attentive de soi-même. Imaginez une demeure de La Havane coloniale. Dans le salon peuplé de livres et d'objets étranges nous attend Lezama Lima pour une longue conversation à voix basse. Le clair-obscur de la nuit naissante donne à l'endroit  une dimension irréelle. Le jeune José Cemi, âme douce et sensible, rêveur et délicat – voyeur à l'occasion – ouvre la porte, et par un formidable dédoublement de la personnalité, Lezama-Cemi commence un voyage empreint d'une étrange volupté.

 

Paradiso, c’est le roman de la lenteur, poussé jusqu’au raffinement. « Une lenteur fort peu fréquente, la lenteur de la nature, face à laquelle tu (Cemi) places une lenteur d'observation, qui est aussi nature...Parmi bien des gestes, bien des mots, bien des sons, après les avoir observés entre songe et veille, tu sais ceux qui vont séculairement accompagner la mémoire » L’écriture semble ininterrompue, comme si l’auteur ne cherchait pas ses mots mais poursuivait un point qui éclaire tout. Tout Paradiso est construit avec cette sensibilité. Cette lenteur du récit – et de l'action - nous impose à son tour une lenteur de lecture faite d’arrêts fréquents et d'incessants retours en arrière, pour le plus grand plaisir des sens, tant la minutie des détails et la force de l’image génèrent une poésie envoûtante.

 

Car ce roman est avant tout l'oeuvre d'un poète. Fasciné par les mots et les sons. Lezama Lima entretient avec eux une relation sensuelle et passionnelle. « Cemi caressait un jour le mot copte tamiela... Coulait la chanson des voyelles et l' e délicieux au palais. Tamiela résonnait pour lui comme flûte, silence, sage, labiale, peau. Mais cette fois le polyèdre verbal dessinait les racines mêmes de l'enfer. De nombreuses écailles imbriquées formaient les reflets de ce corps verbal nageur...Le soir où il rencontra pour la première fois ce mot, il lui parut semblable à un serpent rampant doucement parmi l'herbe humide du fleuve... »

 

Cemi est un être de la nuit. Des crises d’étouffement, dues à l’asthme, le maintiennent dans un état de veille permanent et font de lui un doux rêveur, un être halluciné qui arpente la grande demeure, flottant entre le réel et l’imaginaire à la manière des Surréalistes. « Cemi traversait les yeux grands ouverts l’immense désert de la somnolence ».

 

Lezama Lima, qui a toute sa vie souffert de la même maladie, est également un être envoûté par la nuit : «Non, ce n'était pas la nuit génératrice d'astres...C'était la nuit souterraine, celle qui exhale le bitume des entrailles transpirantes de Gê …Il sentait deux nuits. L'une était celle que ses yeux regardaient avancer à côté de lui. L'autre, celle qui lui tendait des ficelles et des labyrinthes entre les jambes. La première nuit obéissait aux ordres lunaires, ses yeux étaient aussi des astres errants. L'autre nuit se teignait de la vapeur  terrestre, ses jambes gravitaient vers les entrailles de la terre».

Passées les premières difficultés de lecture, le roman nous aspire comme un maelström et nous plongeons dans la nuit de Cemi, lieu clos de sa quête intérieure. Une plongée souterraine, obscure, peuplée de fantasmes érotiques, de thèmes obsessionnels  - la mort, la nuit, le silence, l’eau, l’érotisme, la musique  - et de personnages fantastiques. Un cheminement dans un univers mystique, mythologique et surréaliste, plein de la résonance des mots et d’un imaginaire merveilleusement effréné. Une pérégrination intérieure à la manière de Dante. Cemi, Lezama-Virgile conduisant le poète Lezama-Dante dans sa descente aux enfers.  Paradiso, c’est une plongée au cœur insondé des êtres et des choses, une invitation à aller par  « l’autre chemin «  et à se placer au  « centre ombilical des questions ».

Comparée à celle de Joyce et de Proust pour les thèmes qu'elle embrasse, l’œuvre de Lezama Lima est d’une incomparable beauté poétique. « Un système poétique du monde peut remplacer la religion »  disait-il.  Paradiso nous laisse l’impression d’une lecture toujours inachevée tant il demeure comme un questionnement fondamental.

 

Vu la complexité du roman, sa dimension poétique et le style particulier de l'auteur – qui cultive jusqu'à l'excès des métaphores complexes, des allitérations, l'hyperbole et d'autres procédés du style baroque – la traduction française de Didier Coste a suscité bien des commentaires sur sa fidélité à l'oeuvre originale. Ces remarques sont fondées ou non. Mais à aucun moment le lecteur français n'a l'impression d'un embrouillamini de mots ou d'idées pouvant gêner la progression de sa lecture. (Paris Ed.Le Seuil. coll. « Points » n°145.1971.665 p.)                          

 

Mireille  Bandou

Publié dans ascodela

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