Ramon MARRERO ARISTY (REPUBLIQUE DOMINICAINE/1913-1959)

Publié le par Association ASCODELA

Enregistrer0072 photo R.Marrero A.La chronologie exacte, voire les faits réels de la vie de Ramon Marrero Aristy sont assez délicats à établir parce que les sources sont parfois de tendances contradictoires, l’écrivain étant présenté tantôt comme un progressiste à l’idéal socialiste, tantôt comme un soutien du régime dictatorial de Rafael Trujillo. Voici la biographie que nous pensons pouvoir présenter, en attendant les rectifications qui pourraient s’imposer.

 

Il est né le 14 juin 1913 à San Rafael de Yuma, dans l’Higuey, en République Dominicaine. Enfant, il dut suivre en exil (Colombie, Venezuela puis Antilles néerlandaises) son père recherché pour par les Américains (qui occupaient le pays depuis 1916 et se heurtaient à une résistance armée) pour une supercherie où il y eut mort d‘homme.  De retour en 1922 (il a 9 ans), il poursuit ses études primaires à la Romana. Très tôt il montre son goût pour la lecture et sa vocation littéraire. La mésentente avec son père (qui veut en faire un agriculteur) et sa belle-mère le conduit, chassé par son père, à se réfugier auprès de sa grand-mère (dont il adoptera le patronyme Marrero).

 

Ses premiers écrits, dès l’âge de 14 ans, furent des chroniques sur l’existence difficile des paysans qu’il côtoyait depuis l’enfance, publiées dans El Diario (de Santiago) et dans El Nuevo Diario (de Santo Domingo); Sa pensée progressiste socialiste et nationaliste (qui était d’ailleurs dans l’air du temps) s’exprime déjà dans ces textes.

 

Chassé du domicile de sa grand-mère par son père il doit chercher un emploi et il travaille dans le magasin de vivres d’une usine sucrière américaine dans la Romana. Il y découvre l’exploitation des ouvriers agricoles. Il en fera la matière de son roman   Over. C’est l’époque où il commence à écrire des nouvelles.

 

Il a 17 ans lorsque le colonel Rafael Trujillo Molina renverse le président Horacio Vasquez  (1930), coup d’Etat qui suscite d’abord l’espoir du jeune homme tout comme celui des intellectuels et de la petite bourgeoisie. Optimisme vite abandonné car Trujillo va instaurer une dictature soutenue  par les Américains (qui avaient quitté le pays en 1924).

 

En 1935 (il a 22 ans) il quitte son emploi à l’usine  et s’installe dans la capitale Ciudad Trujillo (Santo Domingo). Il y termine ses études secondaires. D’abord tenté par une carrière de prédicateur à laquelle son goût des plaisirs le force à renoncer, il approfondit sa culture et collabore au journal La Opinión avec des nouvelles sur le monde paysan, tout en suivant des cours de philosophie et de littérature à l’université. Il apprend en outre l’anglais et le français en autodidacte. Il ne tardera pas à obtenir un poste au journal La Opinión. Indifférent aux mouvements littéraires de l’époque, il continue d’écrire.

 

Il n’a que 20 ans lorsqu’il publie son premier livre, Perfiles agrestes (1933), recueil composite de tableaux de mœurs, de poèmes et de nouvelles. L’ouvrage est bien accueilli, comme reflétant fidèlement la psychologie du paysan dominicain. Il travaillera ensuite dans d’autres journaux (Listín Diario, La Nación, El Caribe, et la revue illustrée Babeque).

 

En 1938 il rassemblera ses nouvelles dans Balsié, narraciones, estampas y cuentos, recueil d’une dizaine de textes  de la veine « costumbrista » des études de mœurs. On lui conseille de quitter le pays (comme l’a fait précédemment Juan Bosch) pour être mieux en mesure d’exprimer son talent. Il s’y refuse.

 

En 1939 il termine et publie Over, roman réaliste et poétique, utilisant son expérience vécue (le récit est à la première personne) qui décrit les problèmes et l’exploitation féroce des ouvriers travaillant dans les unités sucrières américaines, sur les plantation de canne à sucre.

 

En 1940 il accepte une charge officielle et parvient comme médiateur à mettre fin à une grève difficile puis à un accord (1946) avec les communistes cubains et les exilés dominicains  pour créer en République Dominicaine le Parti Socialiste Populaire (que RafaelTrujillo ne tarda pas à décapiter. Dès lors il a la faveur du pouvoir et sera nommé député au Congrès National pour  Azua (1948-1950), El Seibo (1950-1952) et Santo Dimonigo (1954-1957). En 1943 il publie un  essai historique (En la ruta de los libertadores) et en 1949 une biographie apologétique du dictateur (Trujillo, síntesis de su vida u obra)

En 1954 celui-ci le charge de rédiger une Histoire officielle de la République Dominicaine, ouvrage entrepris en 1936 par un autre historien (Américo Lugo) qui y renonça pour ne pas devenir l’historien officiel de la dictature. Le premier tome de l’ouvrage (La República Dominicana : origen y destino del pueblo cristiano más antiguo de América) parut en 1957, le second en 1958 et le troisième en 1961 (après la mort de l’écrivain, texte partiellement réécrit par un autre historien pour corriger les analyses irrévérencieuses de l’œuvre concernant la période trujilliste). Parallèlement Ramon Marrero Aristy  entreprit un second roman, El camión rojo, qu’il se proposait de publier seulement après la fin de la dictature.

Il fut nommé Secrétaire d’Etat au Travail, poste qu’il occupa de 1957 à 1959. Il remplit également à cette époque plusieurs missions diplomatiques tant en Amérique latine que dans la Caraïbe, aux Etats-Unis et en Europe.

 

Outre son attitude d’opposition comme député, ses relations avec  des personnalités extérieures au cercle du pouvoir, Ramon Marrero Aristy, qui avait suscité l’hostilité envieuse des courtisans du dictateur à cause de son train de vie (argent, vêtements, dîners, femmes) commit l’erreur de rédiger un mémoire sur le traitement injuste des ouvriers sur une caféière appartenant à Rafael Trujillo. Pour parer aux critiques de ses ennemis, il écrivit au dictateur qui le rassura, mais l’inscrivit néanmoins sur sa liste  noire.

 

Bientôt il fut accusé par ses ennemis d’entretenir, à l’occasion de ses nombreux voyages, des relation avec des opposants au régime, voire d’aspirer à prendre la place du « jefe ». C’était l’époque où des opposants à Trujillo, partis de Cuba, tentèrent un débarquement, facilement repoussé par le dictateur. Lorsque Ramon Marrero Aristy se répandit en commentaires favorables de la révolution cubaine de Fidel Castro et diffusa parmi ses amis des revues et des ouvrages ramenés de ses voyages et interdits dans le pays, sa mort fut décidée.

 

On raconte ainsi sa fin, qu’il avait d’ailleurs pressentie en confiant à sa femme: « Je crois qu’ils vont m’assassiner ». Quand  il fut soupçonné d’avoir fourni des éléments pour un article dénonçant la corruption du gouvernement de Trujillo, paru aux USA le 12 juillet dans le New York Times, il fut convoqué au Palais National le 17 juillet 1959. Après avoir protesté contre les accusations, l’écrivain repartit soulagé, persuadé qu’il s’était justifié. Mais il fut convoqué une seconde fois le soir même et empêché de s’expliquer par les violents reproches du dictateur l’accusant d’avoir comploté avec les Américains sa succession à la présidence. Lorsque l’ écrivain, en sueur, fit le geste de prendre un mouchoir dans sa poche, l’un des assistants, croyant qu’il allait sortir une arme, le tua d’une balle dans la tête. Rafael Trujillo, après avoir constaté l’erreur de l’assassin fut embarrassé, car ce n’était pas le scénario prévu pour l’élimination de l’écrivain. Néanmoins il ordonna froidement qu’on se débarrasse du cadavre.

 

La voiture de Ramon Marrero Aristy, conduite par son chauffeur et escortée de deux véhicules du service secret militaire gagna la route de Constanza et fut précipitée (avec le chauffeur qu’on tua également) dans un précipice. Plus tard on ne retrouva que des corps calcinés. Ramon Marrero Aristy avait seulement 46 ans.

 

Le manuscrit de El camion rojo disparut, subtilisé pense-t-on par des agents du pouvoir. 

 

Ramon Marrero Aristy est considéré comme l’un des plus grands romanciers dominicains de la première moitié du XXe siècle et son roman Over comme une de meilleures œuvres du genre « roman de la canne ».


Bibliographie romanesque

ROMAN

-   Over  (Ciudad Trujillo. Imprenta La Opinión. 1939. 243 p.)(Santo Domingo. Pensamiento Domincano. Postigo. 1963. 1970)(Santo Domingo. Ed. Librería Hispañola. C.P.D. n°26.1970) (Santo Domingo. Ed; Taller. 1972.1973.1974.1976.1977.1978.1980.1981.1983.1987.1989.1992. 224 p.)


NOUVELLES

-   Perfiles agrestes (Rép.Dom. La Romana Imprenta. 1933. 100 p.)
-   Balsié, narrations, estampas y cuentos (Ciudad Trujillo.Ed. del Caribe.1938.194 p.)


Une des nouvelles de Ramon Marrero Aristy (El libertador) non publiée par l’auteur, figure dans une anthologie  (Veinte cuentos de autores dominicanos) de Max Henriquez Ureña

 

 

.........................................................................................................................................................................................................................

 

0031 couvert. OverOver. Ramón MARRERO ARISTY  (1939)

REPUBLIQUE DOMINICAINE


Dans le panorama riche et irrégulier de la littérature caribéenne Over, de Ramón Marrero Aristy, se distingue par sa façon d’aborder les thèmes du roman historique, l’exploitation, le racisme, la conscience, la liberté, l’amour, l’amitié, la dépravation de l’individu. Cependant la forme et la valeur que l’auteur leur assigne dans le micro-univers qu’il décrit font de ce roman, qualifié parfois de poème en prose, une œuvre polyvalente.

 

L’action est située dans une plantation sucrière. Dans un tel tableau de désolation et de désespoir, un homme, Daniel Comprés, parvient à accomplir le geste suprême qui lui confère la qualité d’être humain : le rejet du monde de la plantation et des personnages qui le peuplent.

 

La Centrale sucrière apparaît et se maintient presque du début à la fin non seulement comme le grossier symbole d’un colonialisme brutal, typique de l’économie d’enclave, mais aussi comme l’intrusion d’un pouvoir étranger étrange, sans visage, aux bras multiples, qui engloutit et qui émascule les forces vives de l’être humain.

 

Marrero Aristy peint l’environnement dominicain à travers la loupe méticuleuse de Comprès, le personnage principal. Celui-ci a été mis à la porte par son père qui lui a dit sans ambages: « Je ne veux plus que tu troubles ma paix. Tu irrites ma femme, tu me gênes, va t’en », tandis qu’à la porte, « sa belle-mère souriait comme Méphisto ».

 

Pour entrer à la Centrale, il n’y a qu’un pas, vite franchi. Le héros se présente devant monsieur Robinson, administrateur de la plantation . Il sera engagé et désigné pour s’occuper du magasin de l’un des très nombreux campements (ou « batey ») sans nom, numérotés comme jadis en marquait et numérotait les esclaves, campements dépersonnalisés tout comme leurs habitants.

 

Dans son nouveau poste Comprés découvre qu’il est devenu, lui aussi, un instrument d’exploitation , en pratiquant inévitablement l’ « over » ou exaction subreptice qui entame les maigres revenus des coupeurs de cannes qu’il vole en pesant mal le riz, l’huile, le sucre, etc. Lorsqu’il  prélève  cet « over » sur les Dominicains, les Haïtiens et les coupeurs d’autres îles, Comprés ne fait que récupérer les quantités qui lui manquent : lui -même reçoit déjà  les marchandises en quantité moindre de la Centrale !  Cette pratique donne son titre au roman et en souligne la circularité.

 

Les heures du jour, le cycle de la coupe, la monotonie de la vie conduisent inéluctablement à la mort. Mort des espoirs des coupeurs de cannes haïtiens qui, à chaque saison, arrivent du pays voisin, ou des Noirs des îles anglophones qui, comme auparavant d’Afrique, arrivent d’abord en bateau, puis en camion; mort de la capacité de rébellion; mort enfin de la solidarité.

 

C’est la pratique de l’ « over » qui accentue la conscience sociale du personnage, conscience qui pourtant ne débouche pas sur des mouvements de révolte. Over, c’est avant tout la constatation amère qu’il n’y a rien à faire, à part d’être dévoré par les tentacules de la Centrale.

 

L’amour aussi demeure un débit dans l’exercice quotidien du responsable du magasin du batey. Comprés est une victime dans cette lutte inégale entre l’homme  à la conscience sociale et la toute-puissante Centrale. Son épouse lui reproche ne ne pas appliquer l’ « over » à son avantage et finalement elle le quitte et retourne dans sa  famille.

 

Comprés, qui s’est fait renvoyer, sombre dans l’alcool et se perd un temps dans les bras d’une prostituée désintéressée. Ensuite, dans un acte de ressaisissement, il décide de ne plus boire. Il va quitter la plantation (« Tu as déjà donné ton « over ». Qu’attends-tu? ». Dans le batey reste Eduardo, le seul ami qu’il semble avoir jamais eu. Lien fragile; c’est pourtant l’amitié qui pourrait peut-être unir certains hommes entre eux…

 

M.G.Z.

Publié dans ascodela

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article