Rosemond de Beauvallon (Martinique/1819-1903)

Publié le par Association ASCODELA

D’une vieille famille noble créole, de son vrai nom Jean-Baptiste Rosemond De Beaupin De Beauvallon, il est né à Basse-Terre le ler avril 1819. Il se rendit en France « à l’âge où l’adolescence sort du collège » et fit des études de droit puis choisit le journalisme. Créateur à Paris, dès l’âge de dix-neuf ans, d’une revue (La revue coloniale), il se lia avec des personnages en vue du monde politique. Il se spécialisera dans la critique littéraire - au Globe, dirigé par son beau-frère Adolphe Granier de Cassagnac (1) - et théâtrale en particulier. Il a vingt-cinq ans lorsqu’il publie son premier livre (L’île de Cuba) inspiré par un voyage aux Antilles entre 1841 et 1843. Cet ouvrage, d’une tonalité conservatrice (il était pro-esclavagiste), lui vaut d’être décoré en Espagne et reçu à l’Académie Royale de Madrid.

 

Mais son destin bascula à la suite d’un duel en 1845 où il tua son adversaire (un journaliste concurrent, un débiteur et un rival en amour). Après s’être réfugié un temps en Espagne il revint en France où il fut accusé de faux témoignage et d’avoir commis des irrégularités dans cette affaire. Il fut condamné à huit ans  de prison en 1847 à la suite de nombreuses péripéties juridiques (changement d’institutions juridiques, non lieu et acquittement avant la condamnation). Libéré à la faveur des troubles de la révolution de 1848, il regagne son île natale.

 

En Guadeloupe il reprendra des activités journalistiques (directeur du journal L’écho de la Guadeloupe) et publiera deux romans en un seul volume en 1885.  Deux  ans avant sa mort, survenue en 1903, il publiera une étude historique, Les corsaires de la Guadeloupe sous Victor Hugues.

 

Les deux romans de Rosemond de Beauvallon, de facture mélodramatique, eurent un succès de scandale pour évoquer de manière trop réelle les mœurs de son époque, mais ils conservent un intérêt pour leurs aspects documentaires et pour témoigner de l’idéologie amère des Blancs créoles qui  perdaient, à cette époque leur suprématie tant économique que politique.


(1)   Français métropolitain, polémiste et homme politique d’idéologie réactionnaire  (1806-
       1880) auteur du Voyage aux Antilles  françaises, anglaises, danoises, à Saint-Domingue
        et aux Etats-Unis (Paris. 2 volumes. 1843), d’un roman et d’innombrables ouvrages
        historiques.

       
  
Bibliographie romanesque


-  Hier! Aujourd’hui! Demain!  suivi de La charmeuse  (Coulommiers. Imprimerie   P. Brodard et Gallois. 1885. 356 p.)

 

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IMG 2010 12.29 couverture Hier A. D.Hier! Aujourd'hui! Demain!.  ROSEMOND DE BEAUVALLON  (1885) 

 

GUADELOUPE

 

Né en Guadeloupe en 1819, Jean-Baptiste Rosemond de Beaupin de Beauvallon, d'une ancienne famille d'aristocrates connut un destin assez exceptionnel. Créateur à Paris d'une revue dès l'âge de 19 ans, ami de personnages en vue, il fit pendant une dizaine d'années une belle carrière de journaliste à Paris. Il publia peu, mais son premier livre, écrit à 25 ans lui valut d'être décoré en Espagne et reçu à l'Académie de Madrid . C'est à 82 ans, deux ans avant sa mort, qu'il publia son dernier livre. Mais il est connu surtout pour deux romans d'un grand intérêt documentaire   Hier! Aujourd'hui! Demain! et La charmeuse, réunis en un seul volume en 1885.

 

Le drame d'un duel l'avait forcé à revenir en Guadeloupe dès l'âge de 30 ans. Témoin des réalités économiques et politiques nouvelles, de la décadence matérielle et de la perte d'influence des grandes familles blanches créoles, Rosemond de Beauvallon avait des idées très arrêtées sur leur supériorité morale et intellectuelle et sur la nécessité du maintien de leur suprématie sociale.

 

Nous sommes en Guadeloupe dans les années 1870, sous la IIIe République. Le jeune Arthur Duplessis est un jeune homme de 27 ans, de bonne famille, puisqu'il est le descendant de Jean Duplessis co-fondateur  (avec Charles de L'Olive) de la colonie en 1635, au nom de ses premiers propriétaires, les “seigneurs de la Compagnie” (d'origine aristocratique ou plébéienne). Il est pauvre, car son père a hypothéqué ou vendu les vastes propriétés qu'il possédait aux Abymes et à Grippon (actuellement Morne-à-l'Eau).  Son seul espoir d'héritage est un oncle paternel, vieux garçon multimillionnaire qui vit à Bordeaux. Mais c'est un esprit “grave et sérieux” qui compte surtout sur lui -même, sur son intelligence et son travail pour “se créer une situation”.

 

Depuis l'enfance il aime une de ses cousines, Louise de Téméricourt. Après de bonnes études au Collège diocésain de Basse-Terre, muni de ses deux bacalauréats, Arthur se rend en France. Il sera reçu à l'Ecole Polytechnique et en sortira premier. Renonçant aux grandes carrières, il choisit de devenir ingénieur, car il veut revenir en Guadeloupe pour se rendre utile à son pays et pour épouser Louise de Téméricourt.

 

Mais la guerre franco-allemande de 1870 éclate. Arthur entre dans l'armée. Dans l'artillerie il fera la campagne du Rhin,. Fait prisonnier à Sedan, il s'évade de Prusse, regagne la France en passant par la Belgique, rejoint une des armées de la Loire. Nommé capitaine sur le champ de bataille de Coulmiers, il est décoré à Patay, commande la “fameuse batterie de Moulin Blanc”. Il est sur le point d'être nommé chef d'escadron quand la paix est signée. Les brillantes études et le passé militaire glorieux du jeune homme seront rappelés au cours du roman.

Notre héros revient en Guadeloupe où il pense trouver un poste dans l'une des nombreuses usines Il ne trouvera pas d'emploi : les usiniers préfère embaucher des métropolitains et des étrangers. Ne se laissant pas “dimininuer par l'imbécillité des autres”, il devient administrateur des propriétés qui avaient appartenu à son père. Il est soutenu par sa fidèle fiancée, Louise de Téméricourt.

 

Mais un puissant usinier, Fritz Munster convoite Louise.  Elle devra l'épouser sinon il ruinera les Téméricourt qui ne maintiennent la possession de leurs domaines qu'à cause de la bienveillance de ses usines. Louise se sacrifie, suite au chantage de Fritz Munster. “Elle devait accepter un mariage de convenances à la place d'un mariage d'amour devenu impossible”. Assaut de générosité entre les amoureux : “Lorsque que vous vous sacrifiez à votre mère, je dois me sacrifier à vous” déclare Arthur.

 

La situation se complique parce que l'ancienne maîtresse de Fritz Munster, Mme Dériale, hostile au mariage de son riche amant va s'y opposer. Elle fait courir le bruit  dans les cercles et les salons d'une bonne société qui s'ennuie et qui ne vit que de commérages que Louise a déjà cédé à Arthur, qui l'a ensuite abandonnée. C' est une femme perverse et diabolique  (“un être pétri de cantharides”) qui mène par le bout du nez Fritz Munster, lequel lui fait étonnamment confiance, inconscient qu'il est qu'il la bafoue en voulant se marier à Louise. Sa confiance a tout de même une limite : il veut un serment avec garantie (“Il me faut autre chose que votre parole”). Elle devra jurer devant la Vierge et sur la tête de sa fille qu'elle tient ses informations d'Arthur lui-même.

 

Le mensonge de Mme Dériale ranime l'animosité des frères de Louise contre Arthur et éveille un désir de vengeance. Quant à Louise, contrainte de garder le silence, victime des commérages, harcelée par ses proches, elle tombe malade: langueur, fièvre et délires, crise nerveuse.  Puis une longue convalescence, mais  
marquée par la nervosité et une “tristesse profonde”

 

De son côté, Artur, qui est pourtant “le dernier des Duplessis”, est considéré comme un vil séducteur. Il a été renvoyé brutalement puis congédié de son modeste logement. Il a dû quitter  Pointe-à-Pitre. Il n'a pas d'argent, même pour quitter le pays. Son richissime oncle de Bordeuax lui refuse en effet son aide. Arthur devra attendre d'hériter.

Il sera recueilli aux Grands Fonds des Abymes par un ancien domestique de sa famille, le nègre Joseph Malendure. Il  ignore tout des ragots dont Louise et lui-même sont victimes.

 

Quand il est informé des calomnies qui courent, il décide d'affronter Fritz Munster en duel. Il est cependant si isolé que Joseph est la seule personne qui puisse lui servir de témoin.

 

Ce duel nous vaudra une scène pleine de suspense et à la conclusion théâtrale, car la providence divine intervient miraculeusement. D'abord en protégeant Arthur, (la balle qui l'atteint frappe la médaille  que Louise lui a offerte) ensuite en châtiant la calomniatrice  qui perd son enfant pour avoir proféré un serment blasphématoire et qui viendra sur les lieux mêmes du duel, toute repentante, révéler la vérité.

 

Le roman s'achève dans un happy end invraisemblable et mélodramatique à souhait. Non seulement Arthur sort indemne de son duel avec Fritz Munster, mais en pleine réunion familiale de réconciliation, dans une scène moliéresque,  il reçoit une dépêche : son oncle est mort, il hérite ! Mais il veut donner son héritage aux pauvres : le seul bien qu'il désire, c'est évidemment Louise!  Dans une scène “ émouvante et solennelle”, devant tant de sentiments exceptionnels, toute l'assistance s'agenouille pour recevoir la bénédiction de la mère, la marquise de Téméricourt, tandis qu'on entend des acclamations venant de la rue.

 

Car Arthur vient d'être nommé député !  Mais il veut refuser ce poste !  (“Je ne veux pas plus des honneurs que de la fortune”). Joseph Malendure reconnaît en lui un “preux de l'ancienne colonie”. Arthur est appelé au balcon pour être acclamé (et Joseph l'ancien domestique avec lui). Au nom de ses ancêtres qui “ont fondé la Guadeloupe”, Arthur proclame qu'il ne servira aucun parti. Il est pour “l'entente et la concorde”, une “union sincère et indissoluble dans l'oubli du passé”.

 

Une voix contestataire anonyme dans la foule lui permet de défendre, dans un assez long discours aussi bien l'usine (qui a “démocratisé la propriété”) que l'immigration ('”sans immigration, point de cannes”). L'avenir sera radieux: “Demain ce sera le triomphe et la fortune”.

 

En bon romancier qui sait que “beaucoup de lecteurs veulent connaître après qu'un roman est fini, ce que sont devenus les personnages qui y ont figuré”, l'auteur nous offre donc un épilogue. La marquise  poursuivit une vie de sainte en soignant les enfants et les malades de ses habitations. Ses deux  autres filles firent de beaux mariages, l'une épousant Fritz Munster, l'autre, un “riche négociant de France”. Mais pas de miracle pour les fils Téméricourt qui continuèrent leur “vie  inutile et désoeuvrée”. Enfin l'auteur note lucidement que Joseph Malendure ne vit jamais “l'union des Blancs et des Noirs qu'il avait rêvée toute sa vie”.

 

L'auteur appartient à une véritable famille noble de Guadeloupe; il reste avant tout un aristocrate et plaide donc en faveur des siens. Voici comment il résume la composition raciale du pays : en Guadeloupe il y a l'intelligence (les Blancs) et le nombre (les Nègres).

 

Ce parti pris de la supériorité blanche transparaît,  peut-être inconsciemment, car on remarque que le thème de la blancheur est assez souvent présent (neige, etc.). Il semble même que ce soit la seule notation de couleur : quand il décrit la nature, l'auteur évoque ses bruits, ses mouvements, ses odeurs, mais pas ses couleurs.

 

Certains personnages comme Arthur et la marquise de Téméricourt sont présentés avec l'aura d'une invraisemblable perfection morale. Pour représenter les Blancs créoles, l'auteur choisit un héros aristocratique. Il est “naturel” qu'Arthur Duplessis soit “le représentant et le champion de cette race de géants”, au moment où l'ancienne société   va être détruite. La famille des Téméricourt jouera ce même rôle de représentation exemplaire. Avant de lancer le détail de son récit, l'auteur fait la présentation de cette famille (d'autres Blancs créoles seront mis en scène lors du récit d'une partie de rivière au début du livre).

 

Les Téméricourt sont une des familles “les plus anciennes et les plus riches” de l'île , qui possédait “tout le territoire de la Guadeloupe au nord-ouest, de la rivère du Baillif à la Grande Rivière à Goyave. Parmi les aïeux des Téméricourt on compte François Henri de Téméricourt, qui fut “chef d'escadre des armées navales du roi”. En 1659  le sénéchal Houël avait partagé ses terres entre deux ses deux fils (son frère et son neveu dit l'histoire),  M. de Téméricourt (Théméricourt) et d'Herbelay (d'Herblay).  En 1666, les seigneurs sont expropriés au profit de la Compagnie des Indes Occidentales, et les Téméricourt reçoivent en dédommagement  le marquisat d'Arnouville au Petit-Bourg et “toutes les terres avoisinant la Pointe-à-Pitre”.

 

Cependant, en 1861, avec le mouvement industriel, la position de la famille change : ses terres sont engagées aux usines ou au Crédit Foncier.

 

La marquise de Téméricourt, veuve de Pierre Enguerrand de Téméricourt, est le “type parfait de la grande dame de l'ancienne colonie”, une belle femme possédant toutes les qualités humaines. Sa faiblesse est de traîner les séquelles de douleurs rhumatismales dont elle a été atteinte dans sa jeunesse. Elle a trois filles et trois garçons. Evitant une idéalisation excessive, l'auteur présente de ces derniers des portraits plutôt dépréciatifs.

 

L'aîné, Robert de Téméricourt, est un grand et beau jeune homme de 29 ans. Mais il a un “air hautain et des manières suffisantes”, et “n'a jamais rien fait dans sa vie”. C'est un “grand ami des usiniers”, le “compagnon assidu de leurs soupers et de leurs parties de plaisir”. Il occupe une place d' “inspecteur agricole” et enseigne la culture de la canne (un sujet qu'il ignore, précise l'auteur).

 

Ses frères Georges et Henri sont “tout aussi désoeuvrés et inutiles”. Le premier ne s'intéresse qu'à la chasse et aux cercles de jeu, le second a pour passion les femmes et les chevaux.

 

Les filles Téméricourt rachètent un peu la famille. Aurélie l'aînée est “la distinction faite femme”, Berthe est une blonde à l'esprit endiablé. Louise, qui sera l'héroïne du roman, est la plus jeune. Jeune fille douce, calme et sereine aux cheveux châtains, elle a été élève au Pensionnat de Versailles. On la connaît également comme musicienne et peintre, jouissant d'une “renommée proverbiale” dans l'île entière. Par son attitude dans le drame qu'elle vivra, Louise montrera qu'elle “appartient à un autre monde et à un autre temps”, comme tous les grands Blancs créoles.

 

Si l'intrigue du roman nous présente l'histoire relativement optimiste d'une famille de Blancs créoles et d'un héros méritant d’être sauvés in extremis de la ruine et du déshonneur,  l'auteur s'attarde assez longuement et avec un plaisir évident (“la toilette du dernier des Feraillac mérite une mention spéciale”), à nous présenter une figure qu'il dit être “un des plus brillants créoles de la Guadeloupe”, figure fière et hautaine, mais qui correspond tout à fait en réalité, pour vivre une déchéance, au sous-titre de son livre, Les agonies créoles.Il s'agit d'un Blanc réfractaire aux idés nouvelles, le baron de Féraillac. Celui-ci est un authentique Blanc créole aristocrate qui s'est retiré dans “une caféière abandonnée où il vit en sauvage du produit de sa chasse et de sa pêche” dans un logement délabré.

 

Ce truculent personnage, “type éminemment original”, est longuement mis en scène. N'ayant pour compagnon qu'un  domestique noir, il évolue dans sa masure, décrivant à Arthur qui lui rend visite son genre de vie actuel ou racontant ses souvenirs, ses duels en particulier.

 

Le baron Feraillac s'est retiré du monde “à la proclamation de la République qui changeait brusquement toutes les conditions de l'existence coloniale”. Il a constaté trop de “bassesses et de lâchetés”. Il prétend cependant approuver “le dogme républicain de la liberté, de la fraternité et de l'égalité”, mais à condition que celle-ci ne se fasse pas “en abaissant les couches supérieures” (!) et il n'accepte comme égaux que ceux qui ont son “honorabilité”. Une honorabilité sans doute matérielle et sociale et non pas morale seulement, car il affirme aussitôt :  “Nul manant ne peut se dire mon égal sans être châtié à l'instant” (!). C'est donc apparemment un personnage conservant une vision indécrottable de la hiérarchie et de l'inégalité sociale.

 

Sans doute parce que le livre est consacré à raconter la situation dramatique des Blancs créoles, le reste de la société est occulté.  A part le personnage de Joseph Malendure, indispensable à l'intrigue,  il n'y a pas dans ce roman de représentants de la population noire. Sinon la rapide évocation des domestiques anonymes de Mme de Téméricourt (“mes Nègres et mes Indiens” continue-t-elle à dire plus de vingt ans après l'abolition de l'esclavage). Et la non moins rapide apparition d'anonymes “travailleurs des champs” et des usines, et de gardiens de troupeaux, silhouettes fantomatiques tout aussi anonymes.

 

Curieusement le seul personnage nègre du livre ne présente aucun trait négroïde, et son personnage  semble devoir présenter suffisamment d'aspects exceptionnels pour mériter de devenir l'appui sinon l'ami du descendant des pionniers héroïques. “Grand, bien fait, avec les traits fins et réguliers de la race caucasienne, ses cheveux coupés en brosse”. “Souple et droit, sans une ride, malgré sa soixantaine passée”, le front “trop large pour abriter une intelligence vulgaire”, c'est un homme instruit qui est au fait de l'histoire de Duplessis, gouverneur de la Guadeloupe.

 

Le statut de Joseph, pourtant nègre évolué, est ambigu. Il a été nommé maire (position acceptée “pour être utile à (sa) commune)” et conseiller général (poste refusé parce qu'il ne s'en trouve pas digne, ses connaissances et son instruction lui paraissant insuffisantes). Il possède de l'argenterie et des faïences, et des “berceuses américaines”. Cependant, “ancien serviteur des Duplessis”, il refuse de s'attabler avec Arthur, “digne descendant de (ses) maîtres”. Celui-ci a l'esprit assez large pour se fâcher face à cette attittude de soumission.

 

Dans la nouvelle société les Noirs resteront comme toujours, (sauf exception puisque l'“honorabilité” peut mériter une place prépondérante), au bas de l'échelle sociale. Quelle est l'ambition de Joseph, qui ne veut être qu'un “modeste patriote”, pour ses enfants? Les garçons, il ne veut pas en faire “des avocats et des médecins” (on se demande pourquoi), mais des hommes “utiles à leur pays” (comme si les médecins et les avocats ne l'étaient pas). Les garçons iront donc dans des “écoles professionnelles” en France pour apprendre à “gagner laborieusement et honnêtement leur existence” (c'est-à-dire comme ouvrier; c'est à croire que ce n'est pas le cas des autres professions). C'est exactement ce que prévoyait un autre romancier Blanc créole, Louis Maynard de Queilhe pour les Mulâtres (à son époque, il n'était même pas question des Nègres, encore esclaves, rejetés dans les basses-fosses de la société) : “devenir un bon et honnête ouvrier qui gagne son pain et ne s'inquiète ni des causes ni des fins”. Et pour les filles? Il n'est même pas question d'école : leur mère leur apprendra à être “de bonnes femmes de ménage” en attendant de devenir “des épouses fidèles et dévouées”.

 

Trois phénomènes viennent bouleverser “l'ancienne société” des Blancs créoles grands propriétaires terriens qui ont du mal à traiter leurs récoltes de canne à sucre et à obtenir des crédits à long terme : le développement des usines, qui ont leurs propres petits fournisseurs, l'arrivée du Crédit Foncier métropolitain, qui rachète les terres des propiétaires en difficulté, et le retour de la République, qui s'appuie, selon un idéal démocratique, sur une élite politique mulâtre et noire. Joseph Malendure dira en particulier le pouvoir des usiniers : sa commune “appartient directement ou indirectement aux Usines Réunies”.
 
Il arrive à l'auteur de porter des appréciations critiques ou satiriques sur les traditions économiques coloniales de l'île: “Comment admettre en effet que le monopole et l'accaparement constituent le progrès chez les peuples civilisés?”, ou encore : “On sait en effet que, dans les usines comme dans les administrations coloniales, les appointements gagnés sont en raison inverse du travail fait”.

 

Cependant Rosemond de Beauvallon défend (avec une certaine logique) les usiniers et la politique d'immigration. Pour lui, l'usine n'est critiquée que par “les ambitieux et les parasites des villes et des bourgs”. “L'usinier est bon pour le peuple qu'il aide en toute circonstance”. L'usine a sauvé des emplois dans l'agriculture en permettant aux petits planteurs de survivre : elle a “séparé la culture de la fabrication” et a ainsi “démocratisé la propriété et attaché au sol des bras qui l'auraient sûrement abandonné”. De même l'immigration des Indiens et des Nègres est critiquée par tous ceux qui sont “contraires à tout ce qui est utile au pays”. Or “sans immigration, point de cannes, et sans cannes, point de colonies”.

 

On trouve dans le roman une image familière, voire plaisante, de l'intérêt du public pour la politique. Le romancier évoque le “banc des punaises” (sans doute l'ancêtre du plus contemporain “Banc du Sénat” de la Place de la  Victoire) : il s'agit d'une “réunion en plein air composée d'une vingtaine d'habitués au plus”...“C'est là que se débitent ou plutôt que se fabriquent toutes les nouvelles de la ville...souvent les questions les plus graves y sont traitées avec une rare compétence”.

 

Mais il tient à exprimer sa critique (parfois fondée) du régime répubicain. Pour cela, il se sert d'un procédé déjà utilisé par Prévost de Sansac et Maynard de Queilhe selon lequel c'est un homme de couleur qui critique les siens, au nom de l'auteur blanc créole. C'est le Nègre Joseph Malendure qui  abordera les points à contester. Ainsi la démocratie directe (“Le suffrage universel ne donne ni le savoir, ni le bon sens”), ainsi l'éducation, que la famille aurait tort de délaisser (“L'instruction républicaine laisse à désirer au point de vue de la famille”), ainsi l'incompétente représentation nationale (Joseph, qui l'a bien perçue, a refusé de devenir conseiller général : “Qu'aurais-je été faire dans cette assemblée qui devrait être composée partout des premiers du pays, sinon augmenter le nombre des inutiles et des ignorants qui l'encombrent déjà. A défaut des lumières, ils y portent leurs passions et c'est avec elles qu'ils traitent des affaires de la colonie”. “Sous la République, tout le monde veut des faveurs et des places sans se demander au préalable si on pourra les remplir”.

 

Certains Blancs ont eu le tort, selon Rosemond de Beauvallon, de se mêler aux Nègres au pouvoir. Ceux qui sont restés soit ont été “jetés par dessus-bord” parce qu'ils ont bravement tenu tête, soit se sont rabaissés “par de coupables compromissions et des faiblesses inavouables”. Ils ont ainsi “diminué le prestige de leur race et compromis sa dignité”. C'était des Blancs “à visée ambitieuse et à échine flexible qui se courbent pour passer”.

 

Ils auraient dû se retirer sous leur tente et attendre, l'incurie s'installant, qu'on vienne les chercher. Car les “nouveaux maîtres” manquaient d'expérience et de conseils. Les Blancs auraient alors “dicté leurs conditions”.

 

L'erreur des Blancs participant au pouvoir : “ils ont crié bien haut qu'ils étaient républicains”, comme si un Blanc des colonies pouvait être républicain, bien qu'on puisse croire à leur sincérité. Cependant en “hommes d'honneur”, ils auraient dû “se rallier franchement à la République sans se dire républicains”.

 

Quant aux Mulâtres, jadis ils avaient “toute autorité sur les Nègres” et pendant l'esclavage ils étaient (d’après l’auteur) les “défenseurs” des Nègres; “c'était donc naturel” qu'ils se ralllient au pouvoir républicain. Mais ils ont inégalement partagé ce pouvoir avec leurs alliés noirs. Ils ont gardé “la plus grosse part”, forçant les Nègres, devant cette injustice, à comprendre que, “étant le nombre, ils devaient être la force”.

 

Ce que prône Rosemond de Beauvallon est “l'union sincère des Blancs et des Nègres, c'est-à-dire de l'intelligence et du nombre”. Mais les Blancs doivent garder  une suprématie, et c'est encore le Nègre Joseph qui l'explique: “Dans les peuples comme dans les familles, il y a les frères aînes et les frères cadets. Or les Blancs sont nos frères aînés parce qu'ils sont venus avant nous et qu'ils savent plus que nous. C'est à eux de nous instruire et de nous guider” (on voit pourtant des cadets qui dépassent les aînés). Une fois la prédominance de l'homme blanc réaffirmée sans conteste, on peut prévoir une place pour les Mulâtres :” En dehors des questions de caste et de couleur... chacun n'occupera désormais que la place à laquelle lui donneront droit son savoir, sa fortune ou son honorabilité”.
  
Il est un thème, le duel, qu'on peut estimer traité de manière paradoxale par l'auteur dans ce roman, quand on sait qu'il fut condamné en France à huit années de prison pour avoir tué un adversaire en duel, dans des conditions douteuses. Libéré lors des troubles de la révolution de 1848, il en avait profité pour se réfugier en Guadeloupe où il finit ses jours.

Or dans le roman, à travers le personnage du baron de Féraillac (remarquer ce nom, voisin du verbe “ferrailler”, qui signifie “se battre à l'épée ou au sabre”) dont c'est le thème favori, il célèbre le panache ou le caractère cocasse que peut présenter le rituel du duel. D'autre part il intervient en tant qu'auteur pour souligner la parfaite absence de dangerosité  du duel : “Le duel au commandement peut se définir ainsi : la manière de se battre sans courir de danger et d'être brave sans montrer de courage”. “Il n'y a d'émotion”, ajoute-t-il, “ que pour les femmes qui, ignorant la vérité, croient à un péril réel.” On est loin d'imaginer que ces lignes ont été écrites par un homme qui vécut l'expérience d'un duel avec mort d'homme, celui qu'il tua dans ces circonstances.

 

Peut-être l'écrivain veut-il exorciser ainsi un pénible souvenir en niant une réalité vécue, Des contemporains l'ont décrit comme un homme torturé par le remords, évitant le maniement des armes, toujours vêtu de noir et fréquentant assidûment l'église.

 

Il faut en prendre son parti: le roman de Rosemond de Beauvallon  correspond à l'esthétique littéraire de son époque et utilise les procédés tenus pour fort méprisables à notre époque, qui n'est pas avare d'appréciations péjoratives: littérature idyllique, vertueuse et larmoyante, invraisemblances et pathétisme de mélodrames populaires, futilité des sentiments, médiocrité d'un style grandiloquent ou désespérément banal.

 

Mais l'auteur semble avoir devancé ces  considérations peu charitables ne témoignant pas d'une véritable ouverture intellectuelle : “Pour bien juger des hommes, il faut tenir compte du siècle et du milieu dans lesquels ils se sont produits”. Construit-on aujourd'hui des romans sur les thèmes de la famille, de l'honneur, de la fortune et de la religion?  Enlevez tout cela du livre de Rosemond de Beauvallon, et il n'y a plus de roman. L'intrigue de ce roman paraît surannée aujourd'hui. Elle est fondée sur des préjugés et des valeurs qui n'existent plus de nos jours, mais elle était très romanesque et très prenante, abondait en scènes fortes et théâtrales, efficaces à l'époque..

 

Il faut donc se garder d'aborder ce livre avec ce reproche méprisant qu'il relève du mélodrame et du roman populaire.

 

C'était l'esthétique littéraire du temps. L'admiration doit être historique comme l'a fait remarquer Taine avec justesse.

 

L'auteur précise sans ambiguïté, que son roman est “une étude de moeurs”. Romans de moeurs et d'intrigue, où la satire et l'humour tiennent une certaine place.

 

Rosemond de Beauvallon est un écrivain conscient de son art : il révèle son choix de décrire les personnages et il explique pourquoi. Dans son écriture il a des scrupules qui vont jusqu'au purisme. Il s'excuse d'employer l'adjectif hystériques en parlant d'hommes, bien qu'il sache que ce mot vient du grec et qu'il s'applique aux femmes (cette distinction ne se fait plus aujourd'hui, mais en effet l'hystérie était considérée autrefois comme typiquement féminine, un cas d'érotisme morbide)

 

On apprécie l'écrivain pour de nombreuses raisons : son style agréable et aisé (il a longtemps été un grand journaliste à Paris), sa description sensuelle des femmes, son ton d'humour, ses dialogues pleins d'esprit.

 

Et aussi sa culture. Les allusions littéraires et historiques sont nombreuses (Louise est une “Cornélie” chrétienne, Mme Dériale est à la fois la Circé d'Homère et le Basile de Beaumarchais). D'autres références littéraires concernent  John Milton (le “cygne d'Albion”), Blaise Pascal, ou Emile Zola.

 

Dans sa description de la nature non profanée à l'époque avec sa variété, sa luxuriance et sa beauté, on voit que sa culture n'est pas seulement littéraire, car il connaît aussi le nom scientifique de nombreuses plantes ainsi que leurs origines. De même il connaît son pays et se plaît à évoquer divers lieux de l'île (Matouba, La Lézarde, Constantin, etc.). 

 

Pour ce qui est de la satire, on peut en relever plusieurs traits, qu'ils s'appliquent à l'Antillais en général (“le besoin de parler”) ou aux jeunes Blancs qu'il met en scène (“Ils parlaient tous à la fois, ce qui est leur habitude et leur genre d'esprit”, “Ils se retournèrent, rouges de colère, car ils sont toujours rouges de quelque chose”)

 

Les aspects mélodramatiques du livre sont innombrables, qu'ils tienent à l'art du suspense (depuis les pressentiments de Louise lors de la partie de rivière, jusqu'au dénouement miraculeux du duel final) ou à l'expression parfois grandiloquente (ainsi, devant le supposé déshonneur de Louise, Robert de Téméricourt commente : “Trois siècles de noblesse et de pureté sont tombés”, et Arthur éprouve les “cataclysmes du coeur”).

 

Mais le mélodrame est surtout dans les situations. Pour structurer son roman, l'auteur a conçu une série d'oppositions  apparemment sans issues : un lien sentimental formé dès l'enfance, contre la convoitise amoureuse d'un être cynique, un prétendant sans fortune contre un parvenu riche à millions, une famille à la situation matérielle précaire contre un homme d'affaires tout puissant (Munster est le “roi” de Pointe-à-Pitre, le “prince des usiniers de la Guadeloupe”).

 

Il y a en particulier les éléments mélodramatiques de l'amour sacrifié et du secret inavouable : pour sauver sa famille, Louise doit renoncer à Arthur et ne pas révéler le chantage de Fritz Munster. Sa situation est intenable: hors de chez elle on se moque d'elle qui a, croit-on, accordé ses faveurs à Arthur; chez elle, on l'accable de questions et elle ne peut se justifier. Et tout le monde interprète de travers son attitude : elle n'a pas été fidèle à Arthur après s'être donnée à lui, elle s'est laissée séduire par les millions de Fritz Munster. Elle est mélodramatiquement menacée de folie. Elle ne peut en appeler qu'à Dieu. Qui l'exaucera (en sauvant Arthur lors du duel et en contraignant Mme Dériale aux aveux).

 

On se hisse même au niveau de la tragédie, puisque la divinité provoque un renversement de situation lorsqu'elle intervient avec cruauté en punissant la coupable d'un serment blasphématoire.

 

Relève également du mélodrame le personnage du traître, de l'agent du Mal, Mme Dériale (“Une de ces séductrices de la race fatale de Circé... qui sont irrésistibles pour les hommes, aux meilleurs instincts desquels elles ne parlent pas”). Dans le rôle du maître-chanteur cynique, Fritz Munster n'est pas en reste, surtout lorsque l'auteur l'accable de traits outranciers : il est si furieux “qu'une écume mouss(e) au coin de ses lèvres” et que ses narines palpitent “comme respirant le carnage”.  

 

Enfin le roman de Beauvallon abonde en traits typiquement théâtraux. Cela s'explique sans doute par son passé de journaliste critique de théâtre.  On remarque des présentations très picturales et théâtrales de scènes, indiquant la position des personnages : “Toute la famille formait un groupe désolé dont Louise et la marquise occupaient le milieu”. Citons encore la scène où Arthur, indigné, révèle enfin la vérité : imitant la marquise qui est aux pieds de sa fille, tous se jettent à genoux, sauf un de  ses frères, Robert (“J'attendrai pour me prononcer”) ou bien la comparution de Fritz Munter devant la famille réunie, (et devant la galerie des ancêtres et la vivante “mémoire des Duplessis”!). Relevant également du registre théâtral, sont l'apostrophe, toujours devant les tableaux des ancêtres (“Sur les ancêtres tous ici présents,...je jure de te venger”) ou le procédé des personnages s'exprimant en choeur : “Oui, pourquoi?” (chap. XII). 

 

Quand on termine la lecture de Hier! Aujourd'hui! Demain! on se prend à souhaiter  que ce roman soit réédité. Après tout, la chose n'est pas illusoire : Outre-mer, le roman de Louis Maynard de Queilhe (1835) dont l'ASCODELA a rendu compte dès 2001 (cf. notre livre 150 romans antillais), puis en 2007 sur son blog (ascodela.over-blog.com qui malheureusement disparaîtra bientôt) a été réédité en 2009. Et le livre de Rosemond de Beauvallon mérite un semblable intérêt.

 

Certes il correspond, comme nous l'avons vu, à une esthétique littéraire qui n'a plus cours, mais il serait absurde d'exiger d'un écrivain du XIXe, si son oeuvre n'est pas médiocre, d'écrire comme un auteur du XXIe. Le plaisir est là justement, dans cette découverte d'une autre manière de composer et d'écrire. Et dans la rencontre avec une personnalité d'auteur.

 

Certains critiques déplorent que l'oeuvre de Rosemond de Beauvallon relève du roman populaire du plus mauvais genre. Mais cela est-il vrai, si sa lecture reste prenante, le style agréable et la complicité avec l'auteur jamais rompue? Les coups de théâtre  et les scènes mélodramatiques n'ont rien de désagréable si le lecteur feint d'être naïf  et accepte de se laisser prendre, surtout quand il lui est donné de vivre une intéressante plongée dans le passé, une nouvelle vision de la Guadeloupe, avec des description de la nature et des lieux de l'époque, l'évocation de la vie des hommes, leurs préoccuptions, leurs aspirations, leurs drames, leurs plaisirs, leurs valeurs, et des problèmes de leur société.  Sans compter les découvertes inattendues, comme d'apprendre que la morue grillée, notre plat du pauvre, ornait parfois la table des aristocrates blancs créoles C'est ce qu'on appelle l'intérêt documentaire.

 

Voilà donc bien des raisons de s'intéresser à cette oeuvre. D'ailleurs il faut nous approprier de la littérature des Blancs créoles de nos îles, car elle fait partie de notre patrimoine, elle nous appartient, et même la littérature békée partisane, toujours instructive. Quand ces écrits expriment une idéologie fort différente de celle qui peut nous animer aujourd'hui, il n'est pas inutile de la connaître afin de combattre ce qui peut en subsister de nos jours et entraver le progrès. Notre compréhension du présent peut se nourrir de la connaissance du passé.

 

Ces oeuvres du XIXe nous donnent en outre une occasion de percevoir les traits permanents de notre culture, de découvrir nos traditions, nos traits originaux qu'il ne faut pas perdre, face aux agressions aliénantes du monde actuel.

Plus largement, il s'agit d'une expérience simplement humaine, de cette “conversation avec les honnêtes gens du passé” dont parlait Descartes, des frères en humanité qu'il faut fréquenter avec curiosité et sympathie, sans préjugés, sans inféconde prévention.  (Coulommiers. Brodard et Gallois. Hier! Aujourd'hui!
Demain!  suivi de La charmeuse. 1885. 356 p. ; le premier titre fait 223 pages).
  

 

Publié dans ascodela

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mariae 14/04/2016 11:02

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